Brian Clemens

Ce texte constitue la suite du billet n° 1 consacré à Brian Clemens.

The Avengers

Brian Clemens se retrouve désormais à la tête d’un programme qui n’a pas encore déployé toute sa puissance — loin de là. Mais avant toute chose, il faut convaincre Patrick Macnee de rester. C’est ce que l’acteur raconte dans le livre de Dave Rogers, The Avengers, the inside story.

Un dîner est organisé entre les deux hommes. Si Macnee exprime d’abord sa réticence à changer de méthode de travail, Brian Clemens n’aura guère de mal à le persuader de poursuivre l’aventure. D’ailleurs, à chaque étape de The Avengers, il aura fallu « convaincre » Patrick Macnee : au lancement de Chapeau melon et bottes de cuir, au départ de Ian Hendry, à celui d’Honor Blackman, puis à l’époque de The New Avengers. (Il participera même au film de 1998 !)

Mais les arguments restent toujours les mêmes… Et Macnee finit par accepter de revêtir son magnifique costume, son précieux chapeau melon et son élégant parapluie.

Le passage au tournage sur pellicule nécessitait donc un changement de studio — ce serait celui d’Elstree — ainsi qu’une recherche de nouveaux lieux de tournage. Le jeudi 29 octobre 1964, Brian Clemens partit avec Roger Marshall en voiture jusqu’à Norfolk, où ils tombèrent par hasard sur une ancienne base aérienne de la RAF datant de la guerre. En parcourant les pistes désertes, en jetant un coup d’œil aux réfectoires, aux cantines et aux logements, ils comprirent vite qu’ils tenaient là tous les ingrédients d’un nouvel épisode : L’Heure perdue.

Brian Clemens va méthodiquement faire de The Avengers une série emblématique de Grande-Bretagne, vendue dans plus de 120 pays. Parmi ses meilleurs scénarios, on retrouve le thème de la petite ville tranquille en apparence, théâtre d’une opération de déstabilisation de grande ampleur, souvent orchestrée depuis l’étranger. Ce thème, Clemens le développera dans sa célèbre série des années 1970, Thriller, où de petites communautés pouvaient encore vivre en quasi-isolation.

Ainsi, le style visuel, qui s’était imposé avec la technique vidéo et les moyens modestes du studio de Teddington, allait cette fois être volontairement assumé lors du passage au film. Brian Clemens avait une idée extrêmement précise de ce qu’un épisode de Chapeau melon devait être, mais il ne pouvait pas formaliser une bible des « à faire » et « à ne pas faire » : tout vivait dans sa tête, et rien que dans sa tête. Certains scénaristes en subirent les conséquences. Par exemple, lorsque Roger Marshall écrit l’épisode Une petite gare désaffectée, Brian Clemens intervient pour le réécrire. « Ce n’est pas que Funny Thing était un mauvais script, expliqua Brian, c’est simplement qu’il n’était pas The Avengers. Dennis Spooner disait un jour que The Avengers était dans ma tête : je savais ce que c’était et ce que ce n’était pas, mais je n’aurais jamais pu m’asseoir pour écrire une “bible” de la série. Je le savais instinctivement. »

Le dernier script de Roger Marshall pour The Avengers sera The £50,000 Breakfast, imposé par le producteur exécutif Julian Wintle, qui lui avait demandé de réécrire Death of a Great Dane (période Honor Blackman). Brian Clemens, cependant, n’en voudra pas et ne s’impliquera pas dans ce projet. Il faut dire que Roger Marshall s’était alors froissé avec Clemens à la suite de la réécriture de Une petite gare désaffectée.

En 2007, Roger Marshall évoque pour le site de David K. Smith les multiples responsabilités de Brian Clemens : « Le nom du prolifique et infatigable Brian Clemens est omniprésent dans la série. On peut dire sans exagération que son influence imprègne presque chaque scène. Scénariste principal, producteur associé et responsable des scénarios : à mon avis, c’était au moins un poste de trop. »

Un autre exemple est l’épisode Le Mort vivant, d’après une histoire d’Anthony Marriott. Brian Clemens en était extrêmement insatisfait et l’a entièrement réécrit. Anthony Marriott ne reviendra jamais travailler sur The Avengers.

Terry Nation, grand professionnel, n’échappa pas non plus à l’influence de l’idée que se faisait Brian Clemens de Chapeau melon. Ensemble, ils eurent l’idée de réaliser une parodie de Le Train sifflera trois fois (High Noon), le western américain de Fred Zinnemann sorti en 1952. Ils imaginèrent donc ensemble l’épisode Je vous tuerai à midi, mais Terry Nation, engagé sur d’autres séries, l’aurait selon Brian Clemens bâclé. Nation en fut terriblement vexé. Cependant, fort de cette expérience, il écrira par la suite la parodie du Faucon maltais de John Huston, sortie en 1941 (Le Legs), cette fois sans que Brian Clemens ait à retoucher quoi que ce soit.

Pour contrôler l’écriture, Brian Clemens avait une méthode particulière : il invitait le scénariste dans son bureau et lui demandait quelle était son idée. Par exemple : « J’ai cette idée… un bunker sur un terrain de golf.  (Le jeu s’arrête au 13) » Et ensuite ? Pendant une journée entière, les deux hommes se mettaient à taper à la machine chaque minute de l’épisode, avec parfois certaines répliques déjà définies. De sorte que, si le scénariste se faisait écraser par un bus en sortant du bureau, Brian Clemens pouvait écrire entièrement l’épisode lui-même.

Quant au style visuel de la série, Clemens ne laisse aucun doute : « C’était entièrement moi. Je réalisais les storyboards comme Hitchcock avait l’habitude de le faire. J’étais totalement impliqué dans The Avengers. Cela peut paraître immodeste, mais tout le style de la série, c’était moi. »

Brian Clemens devient alors à la fois producteur et scénariste de la série. Son pouvoir s’accroît considérablement, et Albert Fennell devient, selon ses propres termes, sa « conscience », l’empêchant de basculer dans une omnipotence totale.

Le premier épisode tourné, The Town of No Return, installait un monde où une ligne secondaire pouvait encore transporter les voyageurs vers des villes côtières semi-désertes, où les visiteurs disparaissaient impunément. L’argent est là, et Brian Clemens saura l’utiliser. Il aurait fallu 3 000 £ de plus pour tourner la première saison en couleur, mais ce budget ne sera pas accordé. Malgré tout, les fonds disponibles permettent à Clemens de tourner The Town of No Return et une partie de The Murder Market avec l’actrice Elisabeth Shepherd avant que les producteurs ne la renvoient.

Elle est alors remplacée par Diana Rigg. Les épisodes seront retournés. À ce sujet, Jaz Wiseman, qui a supervisé les sorties DVD chez Optimum, affirme que ces copies n’existent plus et qu’il est inutile d’espérer quoi que ce soit, y compris pour les épisodes produits par John Bryce avec Linda Thorson.

Que s’est-il vraiment passé avec Elisabeth Shepherd pour en arriver à une telle extrémité ? Le producteur exécutif Julian Wintle l’avait choisie sans casting, lui trouvant une ressemblance troublante avec Honor Blackman. Brian Clemens fait deux reproches à l’actrice : « Deux choses. Comme Linda Thorson, aucun sens de l’humour — aucun. Les femmes avec humour sont rares. Jane Fonda n’en a pas. Liz Shepherd non plus. Ensuite, elle avait un mari ou un petit ami acteur, sans travail, qui voulait s’imposer sur The Avengers, et elle venait avec des scènes réécrites ! Impossible pour une série TV. Elle était belle, mais froide. »

Des essais sont donc organisés, et Diana Rigg en sortira victorieuse. De nombreuses comédiennes, comme Moira Redmond (qui, selon certaines interviews, avait pourtant la préférence de Brian Clemens ), ainsi que quelques inconnues, comme Sarah Brackett, ont été testées, mais Diana Rigg surpassait tout le monde. « Diana Rigg était particulièrement agréable à diriger ; c’était une jeune actrice, très jeune, inexpérimentée, inconnue, mais qui avait énormément de talent. Elle était d’un grand professionnalisme ; je n’ai que des éloges à son sujet, et elle ne nous a jamais causé le moindre problème pendant toute la durée du tournage. » déclare Brian Clemens en 1997.

Concernant Diana Rigg, il déclare à TV Times le 22 octobre 1997 : « Je n’ai pas vraiment rendu service à Diana. Cela a fait d’elle une star internationale, mais je pense que j’aurais pu faire mieux pour elle en ce qui concerne le scénario. Elle était plutôt un faire-valoir pour le personnage de Steed, interprété par Patrick Macnee. » En effet, si John Steed avait éclipsé le Dr Keel, Emma Peel, d’une certaine manière, prend le dessus sur John Steed : plus forte, plus intelligente, plus sexy. Dans les années qui suivent, Diana Rigg n’aura de cesse de se débarrasser du personnage d’Emma Peel, mais finira par se réconcilier avec la série (voir l’entretien à la BFI pour s’en convaincre).

Brian Clemens sera presque le seul maître à bord pendant deux saisons : seule sa vision dirigera le programme. The Avengers obéira à plusieurs règles : pas de drogue, pas de problèmes sociaux, pas de femmes tuées (ce qui n’empêchera pas de les maltraiter : les femmes sont une trop bonne « marchandise » pour qu’on les tue), pas de Noirs (règle qui a été abondamment commentée), pas de sang à l’écran, Dans la mesure du possible, tous les rôles sont importants, même les plus petits.… Ces principes constituent des lignes directrices générales, mais le style Avengers était de toute façon dans la tête de Brian Clemens, et nulle part ailleurs. Il fera appel à Philip Levene, l’un des scénaristes les plus audacieux de la série. Contre toute attente, la science-fiction s’invite alors dans The Avengers. La série accueille aussi de nombreux invités vedettes, parmi lesquels John Cleese de Monty Python’s Flying Circus ; Peter Cushing, Donald Sutherland, Valentine Dyall, Clifford Evans, Nigel Green, Freddie Jones, Charlotte Rampling, Andrew Keir, Michael Gough, Patrick Magee, Dennis Price, Barbara Shelley…

À cela s’ajoute une équipe technique remarquable. Brian Clemens témoigne : « Wilkie Cooper, Gerry Turpin, Alan Hume, Gilbert Taylor se relayaient comme directeurs de la photographie ; à eux quatre, ils ont filmé la majorité des épisodes. Alan Hume est ensuite parti tourner les films de James Bond ; Gil Taylor a remporté un Oscar pour son travail comme chef opérateur. Voyez-vous, la différence dans l’esthétique de The Avengers, c’est qu’aujourd’hui, si vous tournez une série télé, vous obtenez une équipe télé. Mais à l’époque, en entrant dans un studio, vous aviez la meilleure équipe de cinéma qu’on puisse imaginer ; tous étaient des professionnels de tout premier ordre. Roy Ward Baker, Gordon Flemyng, Robert Fuest, Don Leaver, James Hill et Charles Crichton faisaient partie des réalisateurs, et ils étaient tous excellents. Roy Ward Baker avait eu une longue carrière à Hollywood, et ses films sont vraiment remarquables. Tous ces gens ont donc apporté une qualité supplémentaire à l’image et à la conception de la série dans son ensemble. »

Brian Clemens va également batailler ferme contre ABC Weekend Television. Brian Tesler, directeur des programmes d’ABC, souhaitait se passer des « mots de la fin » dans la série. Or Clemens refusait de les supprimer, en raison de la manière dont les épisodes étaient diffusés aux États-Unis : le générique, un bout d’épisode, puis la publicité ; ensuite trois actes entrecoupés de publicité et, enfin, le générique. Mais comme personne ne reste pour regarder ce dernier, Clemens voulait l’accompagner de ces « mots de la fin ». Il a donc envoyé une lettre de trois pages à Brian Tesler, mettant en jeu son poste, et a obtenu gain de cause.

Les relations avec ABC sont d’ailleurs assez tendues. S’il finit par avoir de l’estime pour Brian Tesler, il en aura beaucoup moins pour Howard Thomas. Et il sera très en colère contre Marie Donaldson, l’attachée de presse de la série, qui avait inventé le nom d’Emma Peel. En effet, lorsque Brian Clemens décida de recycler Don’t Look Behind You, celle-ci orchestra dans la presse un dénigrement de la série, soufflant l’idée qu’elle était usée…

Mais lorsque Diana Rigg quitta la série, ABC décida de se séparer de Brian Clemens. Les raisons de ce départ restent floues. Brian Clemens l’expliquait ainsi : « C’était de la politique interne. Vous devez vous rappeler que The Avengers a commencé comme une série enregistrée pour ABC TV, avec John Bryce… Enfin, c’était surtout Howard Thomas qui perdait le contrôle de la série, et Julian Wintle est arrivé et voulait des gens du cinéma, des personnes expérimentées — ce qui m’incluait, car j’avais commencé dans le cinéma, et bien sûr Albert Fennell, très expérimenté. À la fin de la série, lorsqu’elle passait sur les réseaux et fonctionnait très bien, ils se sont dit : “C’est facile, n’importe qui peut faire ça.” Alors ils se sont débarrassés de nous. C’est à ce moment-là qu’ils ont engagé Linda Thorson. Je ne l’aurais jamais choisie. » (Interview de 1992 dans le fanzine Stay Tuned)

Ainsi, pendant cinq à six semaines, ils seront absents de la série, et John Bryce tiendra les commandes. Pendant ce temps, ABC cherchera à ramener Brian Clemens et Albert Fennell à la production.

De John Bryce, Clemens aura des mots assez durs : « Richard Bates était le monteur de la période Blackman, et John Bryce en était le producteur. Julian Wintle et Albert Fennell avaient rencontré chacun d’eux séparément et avaient rapidement compris que John Bryce ne savait rien de la réalisation d’une série cinématographique. Il avait été protégé par le système, protégé par Richard Bates qui employait de bons scénaristes comme moi. En réalité, la situation en est arrivée là : Bates et Bryce pensaient qu’ils allaient conserver leur poste, mais ils ne l’ont pas fait. »

Il ajoute encore : « John Bryce n’était pas vraiment un producteur de cinéma. Gordon Scott a pris en charge les aspects pratiques de la production et il a fait appel à de vieux réalisateurs fatigués, qui n’avaient jamais été bons jeunes, comme Vernon Sewell. Je me souviens avoir dit, en revenant et en regardant Invitation to a Killing et The Great, Great Britain Crime : “C’est un plan serré. Il y a beaucoup de gens alignés, ce qui est une méthode de tournage très démodée. Ils n’avaient aucune technique télévisuelle…” »

Et d’enfoncer le clou sur la période Honor Blackman : « Il était là. À l’époque, être producteur ne demandait pas beaucoup de compétence : tu disais simplement “Je suis d’accord avec ça, changeons ceci…” »

Brian Clemens a crié sur tous les toits, sans aucune gêne, que jamais il n’aurait choisi Linda Thorson. Les raisons ? La première, son extrême jeunesse : elle avait 20 ans et n’avait pas encore suffisamment d’épaisseur. La seconde, son manque d’humour. Tiens, tiens… Cela rappelle le reproche adressé à Elizabeth Shepherd en 1965, et qui lui valut d’être renvoyée. Mais le temps pressait, et Brian Clemens dut faire avec. Les réunions seront houleuses, selon le témoignage de Linda Thorson elle-même, et Patrick Macnee prendra sa défense. Et de toute façon, le temps manquait pour livrer les épisodes à temps aux États-Unis. Brian Clemens décide alors d’en faire un personnage délicieusement candide, du moins au départ, pour coller au mieux à sa personnalité. Puisqu’une Canadienne ne pouvait, selon lui, avoir l’humour britannique, il choisit finalement de créer le personnage de Mère-Grand, figure haute en couleur.

Brian Clemens va donc écrire Ne m’oubliez pas en deux jours : son apprentissage chez les frères Danziger lui sera bien utile. Le tournage commencera dès le lundi ou le mardi suivant. Diana Rigg accepte de jouer dans cet ultime épisode, ce qui lui permet de faire ses adieux aux téléspectateurs. C’est la scène la plus émouvante de la série. Brian Clemens écartera l’idée de tuer Emma Peel. In fine, Mrs Peel repart avec John Steed, ce dont Brian Clemens était très fier.

Mais lors de la saison avec Linda Thorson, Brian Clemens va s’inspirer d’une anecdote survenue sur le tournage de la série américaine Mission: Impossible. Lorsque le show a rencontré le succès, l’acteur aux gros muscles Peter Lupus a commencé à poser des problèmes et à réclamer davantage d’argent. Le producteur Bruce Geller lui donna rendez-vous à midi pour en discuter dans son bureau. Quand Lupus arriva, il trouva six impressionnants catcheurs assis là ; il a ouvert la porte, lancé : « Je vois ce que vous voulez dire ! » et est reparti aussitôt !

Eh bien, Brian Clemens va user de la même méthode avec Linda Thorson. On se souvient de l’épisode avec Jennifer Croxton (Meurtre au programme). On croyait alors qu’elle avait été engagée pour être testée comme nouvelle partenaire de John Steed. Il n’en était rien. En revanche, Brian Clemens avoue ceci : « Nous avons un peu encouragé le truc Croxton, parce que nous avions des problèmes avec Linda. Je ne me souviens plus pourquoi exactement, mais c’est pour cela que nous avons encouragé la chose. Et ça a très bien marché : Linda s’est beaucoup calmée. C’était une belle stratégie psychologique pour lui faire croire que Jennifer Croxton était une candidate potentielle, qu’elle attendait dans les coulisses. »

En matière de cinéma, Brian Clemens a un maître absolu : Alfred Hitchcock. Il ira jusqu’à imposer certains éléments de décor dans l’appartement de Tara King. Souvenez-vous des deux mots inscrits sur ses murs : YES et NO. Cela n’est absolument pas dû au hasard. Brian Clemens explique : « Avec John Steed et Tara King, la question était : “Vont-ils… ?” Les lettres YES/NO étaient là pour renforcer psychologiquement cela. Rien n’était mis là sans raison. Je suis un grand fan d’Hitchcock : Hitch ne mettait jamais une fille en robe bleue juste parce qu’elle était bleue, il cherchait toujours un effet précis. » (Interview du 9 juillet 1992, Stay Tuned.)

Après Chapeau melon…

Mais The Avengers prend fin le 21 mai 1969 sur Thames Television. La série ne reviendra jamais sous sa forme classique. Brian Clemens passe alors à autre chose. Il exprimera toutefois des regrets de ne pas avoir pu offrir à Diana Rigg davantage d’épisodes à sa mesure. Mais l’actrice était déjà bien loin de tout cela lorsque la série s’est arrêtée.

Il travailla également sur d’autres séries brillantes, dynamiques et pleines de glamour, telles que The Baron (1966-67), The Persuaders! (1971) et The Protectors (1972-73).

En 1973, Brian Clemens crée une série d’anthologie nommée Thriller. Les histoires se déroulent souvent dans la banlieue londonienne. L’une des marques de fabrique de la série consiste à captiver le spectateur grâce à une situation simple mais totalement déroutante, dans l’esprit de films comme Les Diaboliques (1955) d’Henri-Georges Clouzot ou, bien entendu, des œuvres d’Hitchcock (source : screenonline.org.uk). La série oscille entre l’enquête policière classique et, parfois, un récit surnaturel. Thriller comporte 43 épisodes d’un peu plus d’une heure et fut produite par ATV (ITC). Elle est tournée aux studios d’Elstree, et la musique est composée par Laurie Johnson. Selon Clemens, le manque de temps a parfois nui au montage, qui aurait pu être considérablement amélioré. Il a contribué à 38 scénarios de la série.

À noter qu’au début des années 2000, Carlton, qui détenait alors les droits, entreprit de rassembler tous les épisodes. Ceux-ci se trouvaient sur des cassettes vidéo britanniques PAL 2 pouces d’origine. Ils furent numérisés par le BFI, puis restaurés par les BBC Resources. Un seul épisode fut retrouvé au format PAL d’origine sur une cassette vidéo 1 pouce, copie d’un master aujourd’hui perdu. La série était visiblement tournée en intérieur en caméra vidéo, et en extérieur en format film. Une caractéristique typiquement britannique que l’on retrouvera jusque dans les années 1990, par exemple dans la série Absolutely Fabulous. En 2008, les six saisons de Thriller sortent en DVD.

C’est là tout le charme de la télévision britannique, même dans les années 1970. Alors qu’en France nous avons un goût prononcé pour la conservation de la radio-télévision grâce à l’INA, de l’autre côté de la Manche — malgré le travail du BFI — la préservation reste plus inégale. On y observe de véritables zones d’ombre dans les archives. L’explication tient peut-être à la régionalisation du réseau privé et aux multiples changements de licence au fil des décennies — pure hypothèse.

Cinéma

En 1970, il produit et coécrit avec Terry Nation et Albert Fennell le film And Soon the Darkness, tourné en France et réalisé par Robert Fuest, avec une musique de Laurie Johnson — autrement dit, presque toute l’équipe de la saison Tara King réunie de nouveau pour ce projet.

En 1971, il écrit et produit Dr Jekyll and Sister Hyde aux côtés d’Albert Fennell. Le film est réalisé par Roy Ward Baker pour la Hammer, réalisateur qui avait déjà signé pas moins de huit épisodes de Chapeau melon et bottes de cuir, essentiellement durant la période Emma Peel en noir et blanc.

En 1973, il est coscénariste de The Golden Voyage of Sinbad (Gordon Hessler, 1973), avec Caroline Munro (Les Anges de la mort, The New Avengers) mais aussi Martin Shaw (Les Professionnels).

En 1974, il écrit et réalise son unique long-métrage, Capitaine Kronos, tueur de vampires. Brian Clemens aurait pu réaliser un épisode de Chapeau melon, mais il ne l’avait jamais fait, même s’il suivait régulièrement le travail de la seconde équipe de tournage à l’époque. Scénariste prolifique, il réalisait également de nombreux storyboards. Il se lance finalement dans la réalisation grâce aux encouragements de son ami Albert Fennell.

Ce sera son seul et unique film en tant que réalisateur. Capitaine Kronos, tueur de vampires est produit pour un budget d’environ 160 000 £. Les rôles principaux sont tenus par Horst Janson et Caroline Munro ; Ian Hendry y apparaît également, tandis que la musique est signée Laurie Johnson. Le tournage se déroule en partie aux studios d’Elstree. Fort de son expérience chez les Danzigers, le réalisateur considère que la première prise est la bonne. Une seconde peut éventuellement être envisagée, mais, comme à l’époque des Danzigers, la Hammer tient à ce que les délais de tournage soient strictement respectés.

Malheureusement, même si le scénariste-réalisateur se dira satisfait du résultat, le succès n’est pas au rendez-vous. Capitaine Kronos devait initialement inaugurer une série de films dans laquelle le personnage affronterait ensuite Frankenstein, puis Dracula. Le film mettra près d’un an à sortir en salles au Royaume-Uni et ne sera jamais exploité en salles en France. Cet échec mettra un terme définitif aux ambitions de réalisation de Brian Clemens.

Le retour de John Steed

Mais un événement inattendu va faire renaître Chapeau melon et bottes de cuir de ses cendres : un mystérieux producteur nommé Rodolphe Roffi1, surpris que la série ne soit plus tournée, décide de réunir des financements pour la relancer. Albert Fennell et Brian Clemens semblent avoir adhéré immédiatement à cette idée. The Avengers (Film and TV) Enterprises Ltd (Brian Clemens, Albert Fennell et Laurie Johnson) avec IDTV et T.V. productions (France), va produire le programme. On sait que Patrick Macnee ne se fera pas trop prier, même s’il émettra par la suite de nombreuses réserves. Le projet est monté en un temps record. Mais, d’emblée, Brian Clemens écarte Linda Thorson.

D’après Brian Clemens, si Patrick Macnee avait été plus jeune, il aurait pu retrouver la formule d’Emma Peel — avec une autre actrice, bien entendu. Selon Patrick Macnee dans ses mémoires (Blind in One Ear, 1988), il avait même été envisagé de se passer de lui, mais les Français auraient insisté pour qu’il reste au générique.

Finalement, la solution la plus acceptable s’avère être celle de deux jeunes acteurs, un homme (Mike Gambit) et une femme (Purdey), chargés d’épauler un John Steed expérimenté, désormais au sommet de son art. Brian Clemens avait déjà Johanna Lumley dans son viseur : « elle est belle à regarder, spirituelle, charmante, féminine et élégante, mais peut vous projeter à travers une vitre. » À partir d’un premier repérage portant sur environ 700 candidates — parmi lesquelles Cassandra Harris (1948-1991), future épouse de Pierce Brosnan de 1980 jusqu’à son décès — Clemens mène ensuite 300 entretiens. Une liste de 20 noms est finalement établie, et dix candidates sont testées devant la caméra, parmi lesquelles Gabrielle Drake et Joanna Lumley.

Brian Clemens déclare en 1997 : « Avec le recul, je pense que le résultat est très bon. Tous les épisodes que nous avons tournés en Angleterre sont vraiment excellents ; en fait, je pense qu’un épisode en particulier, Dead Men Are Dangerous, est l’un des meilleurs de toutes les séries Chapeau melon et bottes de cuir, avec peut-être The House That Jack Built de la première série. »

Mais les choses vont rapidement se gâter. Brian Clemens et Albert Fennell doivent faire face à de sérieux problèmes de financement, au point de devoir prendre en charge le coût complet d’un épisode (chaque épisode coûte 125 000 £). Ils veillent cependant avec une grande attention à ce que personne dans l’équipe ne pâtisse financièrement de ces difficultés de trésorerie. Sans compter sur la programmation régionale, particulièrement disparate, de la série au Royaume-Uni. Finalement, la série finit par échapper à ses producteurs, qui s’en détournent. Les épisodes tournés en France, puis au Canada, constituent le dernier clou du cercueil de Chapeau melon et bottes de cuir.

Les Professionnels

Les diffuseurs en Angleterre demandent alors aux deux producteurs, Brian Clemens et Albert Fennell, s’ils ne souhaitent pas créer une autre série policière. Ils mettent alors au point une série qui durera cinq saisons et comptera 57 épisodes : The Professionals.

Les deux derniers avaient déjà participé à l’épisode Obsession des New Avengers, dernier épisode tourné en Grande-Bretagne. Ce n’était pas un hasard : la série était déjà en production. La série est produite par sa société Avengers Mark One Productions, pour la jeune chaîne LWT (London Weekend Television, créée en 1968). Brian Tesler, venu de Thames Television sur LWT en mai 1974, leur donne carte blanche, sans comité, mais refuse le titre initial de la série : The A-Squad — un nom qui rappelle The A-Team (L’Agence tous risques), apparue en 1983 sur NBC.

LWT connaît alors une histoire très mouvementée, et la franchise est remise en cause par l’Independent Broadcasting Authority. La chaîne doit faire face à de mauvaises audiences dès le départ et à des résultats financiers décevants. Mais elle va progressivement retrouver des couleurs au cours des années 1970.

La série nous plonge au cœur du quotidien des agents de la fictive « CI5 » (Criminal Intelligence 5, cellule antiterroriste). Le style est très différent de celui des New Avengers. On remarque une similitude dans le lettrage du générique, mais la comparaison s’arrête là.

Mais si la série restera longtemps à l’antenne, Brian Clemens décidera de partir. Il s’explique : « Je voulais la créer, la lancer, et me retirer. Je sortais de The New Avengers, où je travaillais dix-huit heures par jour, et je me suis dit : ce n’est pas ça, produire. Être un bon producteur, c’est comme être un bon général — et les bons généraux ne prennent pas un fusil, ils ne vont pas au front. Ce sont les colonels qui meurent, pas eux ! J’ai donc lancé la série, elle a marché, mais après ça, nous avons eu des ennuis… avec les acteurs. »

En effet, le producteur expliquera que Martin Shaw s’opposera vigoureusement à ce que la série soit rediffusée sur LWT, privant ainsi toute la production de milliers de livres de revenus, qui auraient permis de rebondir avec de nouveaux personnages (source : fanzine Stay Tuned, 1992).

The Professionals commence avec un coût de 115 000 £ par épisode, qui atteindra environ 150 000 £. Brian Clemens espérait en tirer un film, comptant sur des financements américains, mais ce projet ne se concrétisera jamais.

L’appel de l’Amérique

Mais Brian Clemens n’en avait pas tout à fait fini avec The Avengers. En 1971, il écrit avec Terence Feely — qui avait signé plusieurs scénarios de la première saison — l’adaptation théâtrale de la série. Une idée pour le moins audacieuse !

Quelques années plus tard, le producteur américain Quinn Martin demande à Brian Clemens de créer une version américaine de The Avengers. Clemens appréciait beaucoup Quinn Martin, qu’il comparait à Lew Grade pour son enthousiasme et sa simplicité : « Faisons-le !… et c’était fait. » En raison des droits liés au titre The Avengers, la série américaine dut être rebaptisée Escapade. Brian Clemens écrivit même un second épisode, Illusion, qui ne fut jamais tourné.

Au début des années 1980, on lui demande à deux reprises de développer de nouvelles déclinaisons : Chapeau melon et bottes de cuir USA, pour Quinn Martin et Chapeau melon et bottes de cuir International, pour Taft Entertainment. Aucune de ces versions ne verra finalement le jour (source : article de screenonline.org.uk).

À partir de là, Brian Clemens se tournera davantage vers l’industrie cinématographique et télévisuelle américaine, dont il apprécie l’efficacité, sans pour autant abandonner complètement le Royaume-Uni. Ce sera l’objet d’un dernier billet sélectif consacré à son travail à partir des années 80.


  1. On sait finalement peu de choses sur Rodolphe Roffi. Vers la seconde saison, l’équipe des New Avengers n’a plus eu de nouvelles du producteur français, qui avait littéralement disparu. Cette absence soudaine a alimenté bien des rumeurs, presque dignes d’un épisode de la série. Né le 4 mars 1934 à Nice, il a dirigé la société IDTV, créée le 24 décembre 1967, également placée sous la responsabilité d’Yvon Marie Coulais et de Jean Amadou, bien connu des téléspectateurs de plus de cinquante ans. Il a aussi dirigé TV Productions, fondée le 1ᵉʳ janvier 1975 et également administrée par Yvon Marie Coulais et Sylvia Fol, son épouse. Un avis d’obsèques a été publié le 30 mars 2011 dans Le Figaro. ↩︎
2 réponses à “Brian Clemens”
  1. Avatar de Antoine
    Antoine

    Article passionnant ! Bravo !

    1. Avatar de John Steed

      Merci beaucoup ! Je suis vraiment ravi que l’article vous ait intéressé.

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