The Avengers et Tintin

Les aventures de Tintin d’Hergé1 ont-elles inspiré Chapeau melon et bottes de cuir ? La question ne se pose pas aussi clairement, mais le petit reporter a certainement nourri l’imaginaire de certains scénaristes.

Deux univers

Si Tintin a parcouru la planète entière — Afrique, Amérique, Asie, Europe, et même la Lune — sur une période relativement longue, depuis l’époque de la Révolution russe (Tintin au pays des Soviets, 1929) jusqu’aux années 1970 (Tintin et l’Alph-Art, album inachevé publié à titre posthume), traversant un XXe siècle à la fois tragique sur le plan géopolitique et foisonnant sur celui des sciences et des arts, sans jamais prendre une ride, Steed, quant à lui, ne quittera guère la Grande-Bretagne, à quelques exceptions près, et restera profondément ancré dans la mythique décennie des années 1960 et 1970. Les Avengers voyageront toutefois ponctuellement à l’étranger, sans lien direct avec une situation géopolitique précise. Ainsi, ils se rendront en France (Combustible 23), en Jamaïque (Missive de mort), ou encore à Montréal (Mission à Montréal). Plus tard, dans The New Avengers, ils feront à nouveau escale en France, puis au Canada.

John Steed fait toutefois régulièrement référence au passé. On note ainsi quelques allusions à la Seconde Guerre mondiale, voire au nazisme : d’abord de façon très directe dans Dead of Winter (9 décembre 1961) , seize ans après la fin du conflit, puis de manière plus détournée dans The Mauritius Penny (10 novembre 1962), et enfin très explicitement dans Le Repaire de l’Aigle (22 octobre 1976)., mais aussi au monde contemporain, avec la guerre froide évoquée dans Un Steed de trop (18 décembre 1965) et Meurtres distingués (11 mars 1967). La confrontation Est-Ouest constituait le terrain de jeu par excellence des films et séries d’espionnage de cette époque.

John Steed, comme Tintin, se confronte aux progrès techniques extraordinaires du siècle dernier : la bombe atomique dans Mort en magasin (23 octobre 1965), la robotique avec la saga des Cybernautes. Du côté des arts, on notera l’évocation inattendue des Beatles dans L’Homme transparent (4 février 1967). Tintin, lui, côtoie malgré lui la célèbre cantatrice Bianca Castafiore. De ce point de vue, Hergé ne se montre guère flatteur envers les femmes, souvent cantonnées à des rôles caricaturaux. À l’exact opposé, les scénaristes de The Avengers ont compris très tôt que le succès de la série reposait en grande partie sur un coup de génie : placer les femmes sur un pied d’égalité avec les hommes, tant sur le plan de l’intelligence que de l’action.

Si Hergé plonge avec Vol 714 pour Sydney (1968) dans un délire science-fictionnel, les auteurs de The Avengers ne sont pas en reste. Ils entraînent Steed dans des aventures tout aussi débridées : Mission très improbable (18 novembre 1967) en est un parfait exemple. À ce jour, personne n’est encore parvenu à miniaturiser qui que ce soit sans l’endommager…

Dans Le Sceptre d’Ottokar, Hergé imagine l’État de Bordurie comme une dictature impitoyable, animée de longue date par une volonté expansionniste qui menace la monarchie de Syldavie, un petit royaume d’Europe de l’Est. Pour souligner le caractère totalitaire de cet État fictif, il affuble ses officiers de brassards rouges ornés d’un emblème noir sur fond blanc — une référence à peine voilée à l’imagerie du nazisme. Au fil des albums, l’univers de Bordurie se précise. Dans L’Affaire Tournesol, le régime bordure s’est figé dans un autoritarisme bureaucratique glaçant, et son dirigeant, le maréchal Plekszy-Gladz, évoque clairement l’URSS de Joseph Staline, tant par son culte de la personnalité que par l’atmosphère policière qui règne dans le pays. De manière comparable, dans l’épisode The Mauritius Penny, diffusé le 10 novembre 1962, les créateurs de The Avengers imaginent à leur tour une organisation fasciste fictive. Celle-ci reprend l’esthétique des uniformes nazis — en particulier les brassards, dont le style, et vraisemblablement les couleurs, rappellent explicitement ceux du Troisième Reich, bien que l’épisode ait été tourné en noir et blanc.


Interprétation du drapeau de la Bordurie : dans la version originale en noir et blanc de Le Sceptre d’Ottokar (1939), l’unique indice visuel du drapeau bordure apparaît sur l’empennage de l’avion à bord duquel Tintin fuit le pays. Cette symbolique sera modifiée dans la version colorisée de l’album…


L’organisation totalitaire présentée dans l’épisode The Mauritius Penny procède de la même méthode : détourner les codes visuels du drapeau nazi afin de ne laisser aucun doute sur la nature et les intentions de la société secrète que vont affronter Cathy Gale et John Steed.

The Avengers ont également imaginé des pays fictifs. On peut citer, par exemple, le royaume de Shanpore, dirigé par le roi Tenuphon, dans l’épisode Kill the King (2 septembre 1961). Dans Un dangereux marché (12 décembre 1968), apparaît le colonel Martin Nsonga, un opposant ambitieux issu d’un État africain fictif récemment devenu indépendant. à la manière du général Alcazar dans les aventures de Tintin. Le colonel pourrait se rapprocher du général Alcazar dans les aventures de Tintin.

Notons que, comme Tintin qui possède un appartement au début de ses aventures — au 26, rue du Labrador à Bruxelles —, John Steed s’embourgeoise au fil du temps. Il réside successivement au 5 Westminster Mews, au 4 Queen Anne’s Court, puis au 3 Stable Mews. Ses appartements deviennent ainsi de plus en plus cossus, situés dans des quartiers visiblement plus huppés. Dans The New Avengers, il quitte même Londres pour s’installer dans une élégante résidence de campagne. Tintin, quant à lui, posera ses valises au château de Moulinsart, situé dans le village belge du même nom.

Inspiration ?

Mais quelles sont les véritables similitudes entre les albums d’Hergé et certains épisodes de la série britannique ? Voici deux exemples d’épisodes qui semblent évoquer, par certains aspects, l’univers des aventures du petit reporter.

Le premier est La Naine blanche (16 février 1963) et l’album L’Étoile mystérieuse (1942). Ce n’est peut-être qu’un hasard, mais le début du script est très proche de celui de l’album : « Un astronome de renom a prophétisé l’arrivée imminente dans notre système solaire d’une étoile de type naine blanche, potentiellement annonciatrice de la fin du monde. Alors qu’il s’apprêtait à confirmer empiriquement sa théorie, encore tenue secrète du grand public, il est tragiquement assassiné. » Si Hergé imagine une aventure scientifique à travers les océans, Malcolm Hulke, lui, construit une escroquerie financière à grande échelle. Pas question de plagiat, mais peut-être une inspiration. On note cependant une erreur croisée : ni une comète ni un astéroïde ne peuvent être à l’origine d’une élévation spectaculaire de la température ressentie sur Terre — seul le rapprochement d’une naine blanche pourrait entraîner un tel phénomène. Or, dans L’Étoile mystérieuse, la température grimpe dramatiquement à l’approche d’une comète, tandis que dans The Avengers, l’arrivée imminente d’une naine blanche ne semble avoir aucun impact thermique.

Deuxième exemple : Le Fantôme du château De’Ath (30 octobre 1965) s’est-il inspiré de la seule aventure « britannique » du reporter, L’Île Noire2, éditée par Casterman fin 1938 ? Le point commun : en Écosse, un château mystérieux abrite un trafic international. Pour éloigner les curieux, on invente une créature monstrueuse dans l’un, un fantôme dans l’autre. Que ce soit Steed ou Tintin, tous deux devront faire preuve de courage et de perspicacité pour percer le mystère. Et, clin d’œil vestimentaire, chacun porte le kilt avec une certaine aisance !

Les lectures de John Steed

Chacun se fera son opinion, mais un fait demeure : à quatre reprises, des albums de Tintin apparaissent à l’écran — trois fois lors de la saison 1963/1964 (épisodes vidéo) et une autre fois, plus tardivement, dans un épisode avec Tara King. Deux de ces albums sont en français. Contrairement à Patrick Macnee, John Steed lisait donc le français !

Tintin in Tibet (1960)
Tintin au pays de l’or noir (1950)
The Secret of the Unicorn (1943)
Le Lotus Bleu (1936)

Ces apparitions laissent peu de doute quant à l’importance du petit reporter dans l’imaginaire des scénaristes de Chapeau melon et bottes de cuir. À défaut d’une influence directe, il fut sans doute une référence familière.

Au-delà des mondes

Mais que ce soit pour The Avengers ou pour Tintin, les adaptations au cinéma n’ont pas toujours été heureuses. Peu de spectateurs défendent aujourd’hui le film de 1998 avec Ralph Fiennes et Uma Thurman. Quant aux deux films avec Jean-Pierre Talbot (Tintin et le Mystère de la Toison d’or, 1961 et Tintin et les Oranges bleues, 1964), ils peinent à convaincre. En revanche, on appréciera les films d’animation Tintin et le Temple du Soleil (1969) et l’aventure originale Tintin et le Lac aux requins (1972).

Plus récemment, en 2011, Steven Spielberg a signé une adaptation réussie avec Le Secret de La Licorne, film d’animation en capture de mouvement. Il ne faut pas oublier la série télévisée de 1992, qui reste une référence pour sa relative fidélité à l’œuvre d’Hergé, ainsi que les récentes adaptations radiophoniques pour France Culture3 (Le Lotus Bleu, Les 7 Boules de cristal, Les Cigares du Pharaon, Le Temple du Soleil, Les Bijoux de la Castafiore, Le Secret de La Licorne, Tintin au Tibet, toutes disponibles en podcast sur l’application Radio France4).

Si Moulinsart5 veille jalousement à la gestion de ses droits, du côté de The Avengers, l’idée d’un remake de la série a refait surface en janvier 2024, à l’initiative de StudioCanal. Les puristes crieront sans doute au scandale face à une telle entreprise — mais il ne fait guère de doute qu’ils y jetteraient tout de même un œil, ne serait-ce que par plaisir coupable. Pour l’heure cependant, le projet semble de nouveau abandonné.

Conclusion

On peut certainement encore repérer ici ou là des inspirations croisées entre The Avengers et l’univers d’Hergé. Le professeur Poole dans Le Vengeur volant n’est-il pas une variation sur le professeur Tournesol ? Quant à Milou (Snowy, en anglais), fidèle compagnon de Tintin, rappelons que Steed, au tout début de la série, était lui aussi accompagné d’un chien. On en recense quatre : Puppy, Freckles, Sheba et Katie.

Mais ce qui rapproche fondamentalement les aventures de Tintin et celles de John Steed, c’est une époque : celle d’un incroyable élan créatif, catalysé par l’après-guerre, une période d’explosion économique, scientifique, et culturelle, où tout semblait possible, où les rêves pouvaient devenir réalité. Tintin n’a-t-il pas posé le pied sur la Lune… en 1954, soit quinze ans avant Neil Armstrong ? Il était permis de rêver.

Mais pouvons-nous encore rêver aujourd’hui ?

On a marché sur la Lune
Astronaut Edwin E. Aldrin Jr. on the Moon – nasa.gov

  1. Le site officiel des aventures de Tintin & Milou ↩︎
  2. L’Île Noire, située dans la baie de Morlaix (Finistère), face au château du Taureau, aurait inspiré Hergé pour l’un des célèbres albums de Tintin. ↩︎
  3. Il existe aussi des adaptations radiophoniques réalisées dans les années 60, remises à disposition par l’INA.fr : Le Temple du Soleil, Les 7 Boules de cristal, Objectif Lune, On a marché sur la Lune. ↩︎
  4. Les Aventures de Tintin : sept histoires à écouter sur France Culture ↩︎
  5. Les Éditions Moulinsart sont une maison d’édition belge entièrement consacrée au monde d’Hergé ↩︎

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