Quand le monde de la télévision rencontre celui de la mode, la créativité est au rendez-vous. Pourtant, de ce point de vue, The Avengers avait bien mal débuté, comme en témoigne cette note de service consacrée à la garde-robe des acteurs du tout premier épisode, Hot Snow. Ce document est paru dans le premier numéro du fanzine Stay Tuned, publié par Dave Rogers en 1987.

Cette note de service nous apprend que, pour Ian Hendry, la production achète un trench-coat pour 8 livres et 8 shillings, tandis qu’un imperméable est prélevé dans le stock du département des costumes. Patrick Macnee, en revanche, représente un investissement plus important : la production lui achète un imperméable pour 21 livres et lui loue un costume gris, un costume en tweed et une veste de sport marron, pour un coût total de 5 livres et 14 shillings.

Le programme s’est développé dans une urgence absolue, comme nous le relations dans un précédent billet. En l’espace de quelques semaines, chacun, aux studios de Teddington, s’est attelé à concevoir le meilleur programme possible, tant pour les téléspectateurs que pour le réseau ITV. Il était essentiel pour ABC de dépasser les frontières régionales et de voir la série diffusée sur le plus grand nombre possible de chaînes affiliées à ITV.

Le premier à avoir voulu insuffler un certain cachet vestimentaire à la série fut Patrick Macnee lui-même. Dès le deuxième épisode, le directeur des dramatiques d’ABC, Sydney Newman, demanda expressément à l’acteur de revoir sa copie : trop fade ! Une série policière à la Humphrey Bogart, c’était du déjà-vu.

Macnee s’inspira alors à la fois de son propre père, de l’un de ses officiers commandants dans la Royal Navy et du personnage interprété par Ralph Richardson dans le film britannique Q Planes (Armes secrètes, Tim Whelan, 1939).

Dans cet univers des The Avengers, encore très masculin, allait naître un personnage élégant, hors du temps, vêtu d’un costume de Savile Row1 et arborant surtout deux accessoires qui allaient devenir sa signature : le parapluie et le chapeau melon. On imagine sans peine les plaisanteries de ses camarades en le voyant arriver ainsi vêtu sur le plateau. Mais Sydney Newman lui lança simplement : « Au moins, tu as de l’allure ! » John Steed venait de naître.

Les vêtements doivent refléter la personnalité. Ceux de Steed sont légers, fantaisistes et pleins de charme. J’utilise un style édouardien : c’est différent. J’ai un certain nombre de goûts et d’aversions très particuliers. Ils comptent énormément pour moi, même si je serais incapable de les expliquer. J’ai choisi tous mes vêtements uniquement en suivant mon instinct. (…) Quant à mon parapluie, il n’a rien de particulier… sauf qu’il doit absolument avoir une poignée noueuse. Je déteste les poignées lisses. C’est extrêmement important.

Patrick Macnee, Source : TV Times, 1er novembre 1963, article « The Immaculate Avengers », par Diana Lancaster.

Le parapluie de John Steed se verra doté de nombreux gadgets au fil des années : un appareil photographique (Les Cybernautes), un magnétophone (Une petite gare désaffectée), etc. Il dissimule également une épée dans sa tige. Cette arme redoutable ne sera toutefois utilisée que dans le générique d’ouverture de la saison 1967.

Le melon a été créé en 1850 par Lock & Co, le plus ancien chapelier du monde, comme couvre-chef de protection. Son nom d’origine était « Coke », en hommage au soldat et homme politique William Coke, qui l’avait commandé pour protéger la tête des gardes-chasse travaillant dans sa ferme du Norfolk. Selon Lock & Co, le prototype fut fabriqué par Thomas et William Bowler, chapeliers de Southwark, et transporté à St James’s Street pour être testé par Coke lui-même. Il y parvint en sautant dessus et, comme elle résista à son poids, il l’acheta. Le « Coke » devint communément appelé « Bowler », du nom de ses fabricants. En Amérique, il prit le nom de « Derby », en référence à la course hippique. Le chapeau melon de John Steed aura la particularité d’être renforcé par une coque métallique à partir de la saison 1965-1966, lui permettant d’assommer un adversaire par surprise. Dans The New Avengers, il sera équipé d’un radio-émetteur (Le repaire de l’Aigle).

Comble du raffinement, avec l’arrivée de la couleur, ces accessoires seront assortis au costume porté par John Steed. Il ira même jusqu’à porter des chaussures parfaitement coordonnées à sa tenue.

Petite digression : Patrick Macnee insiste ici sur l’importance de la poignée noueuse en bambou du parapluie de John Steed, un détail qui participe pleinement à l’élégance du personnage. Pourtant, dans le film de 1998, Steed arbore au contraire un parapluie doté d’une poignée lisse, bien éloignée de celle de la série. Une autre entorse au code vestimentaire de John Steed a, en revanche, pu être évitée. Dans un article publié par The Independent le 26 mai 1997, intitulé A Hat of His Time, Patrick Macnee raconte qu’il est intervenu auprès de la production afin d’éviter ce qu’il considérait comme une véritable faute de goût : « J’ai appris qu’ils allaient lui mettre une rose à la boutonnière. Je leur ai dit : ‘Steed n’a jamais porté de rose, mais un œillet. Il doit être de couleur bordeaux et profondément glissé dans la boutonnière.’ »

Mais comment la mode aurait-elle pu prendre pleinement sa place dans ce programme si le duo était resté exclusivement masculin ?

Après la grève du syndicat Equity, qui interrompit la production en novembre 1961, les producteurs prirent le temps de la réflexion. Il faut se souvenir que The Avengers avait été lancé dans une certaine précipitation à la fin de l’année 1960. C’est donc une femme qui va désormais prêter main-forte à John Steed. Comme le docteur David Keel avant elle, il s’agira d’une civile entraînée malgré elle dans des aventures périlleuses. Le premier essai prend la forme de Venus Smith, une chanteuse de cabaret d’à peine vingt ans dont Steed exploitera volontiers la naïveté pour mener à bien ses enquêtes. Le personnage est attachant, mais la production ne lui accordera finalement qu’une attention limitée. Son apparence sera d’ailleurs revue en cours de saison : une coupe de cheveux plus courte lui donnera beaucoup plus d’allure que lors de ses premières apparitions.

En revanche, le personnage de Cathy Gale sera au cœur de toutes les attentions. Anthropologue travaillant au British Museum, veuve depuis la disparition de son mari lors de l’insurrection des Mau Mau au Kenya, Cathy Gale est une femme moderne, cultivée et indépendante. Lorsque le personnage apparaît à l’écran, Honor Blackman est âgée de 36 ans. Intelligente, déterminée et parfaitement capable de se défendre, Cathy Gale n’a rien d’une simple faire-valoir. Elle est souvent l’égale de Steed, voire parfois plus perspicace que lui, et n’hésite jamais à affronter les criminels avec une redoutable efficacité.

Honor Blackman était une magnifique blonde, avec une poitrine à vous couper le souffle, des hanches de garçon et des jambes de Jesse Owens. Nous n’avons rien changé aux scénarios écrits pour un homme. Elle jouait comme si elle était plus forte qu’un homme, ce qu’elle était en réalité.

Patrick Macnee, Avenging the Avengers, Channel 4, 1992

Le 9 octobre 2010, dans un article publié par le Daily Express, Patrick Macnee, alors installé en Californie, réaffirme sa préférence pour Honor Blackman en ces termes :

Honor était adorable. C’était la plus belle de toutes. Une magnifique blonde, avec une poitrine impressionnante et, en dessous, le corps athlétique d’une véritable sportive. C’était formidable de voir Honor Blackman ligoter un homme ou le projeter par-dessus son épaule grâce au jiu-jitsu.

Patrick Macnee, Patrick Macnee: The original avenger, Daily Express, 9 octobre 2010

De toute évidence, le corps d’Honor Blackman devient un véritable enjeu pour la production. On sait que la chaîne ABC aurait aimé voir naître une romance entre John Steed et Cathy Gale, mais Leonard White s’y oppose, préférant préserver la relation ambiguë et le duo bien plus électrique qu’ils forment à l’écran. La tension sexuelle est alors à son comble. Et puisque la promotion de la série affirmait que The Avengers était toujours en avance sur son époque, les tenues de ses héroïnes devaient être imaginées par quelqu’un capable d’anticiper ce que les femmes auraient envie de porter six mois plus tard. Cette mission fut brillamment confiée au créateur de mode Michael Whittaker.

« Il y avait une réplique dans le scénario qui disait : “Cathy fouille dans son sac pour prendre un pistolet” », a raconté plus tard Mme Blackman au Express de Londres. « Toutes les femmes savent qu’on est fichue si on perd du temps à chercher une arme dans son sac à main. C’est pour ça qu’on a commencé à faire des prises de judo. Et c’est pour ça que j’ai déchiré mon pantalon un jour et qu’ils ont décidé de me mettre du cuir – pas pour des raisons perverses. »

Honor Blackman, source Honor Blackman, actress who played Pussy Galore in ‘Goldfinger,’ dies at 94, Washington Post, le 6 avril 2020

Patrick Macnee évoque également, dans ses mémoires, les difficultés rencontrées par la production pour permettre à Cathy Gale de porter une arme de façon à la fois crédible, pratique et élégante lors des scènes de combat :

Les difficultés apparurent lorsqu’il fallut déterminer la tenue qu’Honor porterait lors des scènes de combat.

L’idée initiale consistait à équiper Honor d’un minuscule pistolet de calibre .25, qu’elle transporterait dans son sac à main. Cette solution se révéla toutefois peu pratique, pour ne pas dire dangereuse, au moment de passer à l’action. D’autres méthodes de dissimulation furent alors expérimentées. Un holster porté sous le bras s’avéra encombrant, car il se prenait constamment dans la généreuse poitrine d’Honor, tandis que de petits poignards cachés au même endroit finissaient soit par la blesser, soit par mettre son soutien-gorge en lambeaux.

C’est alors qu’un esprit imaginatif et sensuel eut l’idée, tout à fait inédite pour l’époque, de ce que nous baptisâmes un holster-jarretière. Lorsque la nouvelle se répandit, les responsables de la production envahirent le plateau pour donner leur avis. Une rangée de regards masculins émerveillés observait Honor entrer en action. Il n’y avait rien à dire : leurs yeux parlaient d’eux-mêmes. De toute évidence, ils considéraient unanimement que cette jarretière était non seulement très féminine et franchement sensuelle, mais qu’elle pouvait également compenser ce qui, pour les esprits les moins subtils, était une série totalement dépourvue de sensualité. On fit toutefois remarquer qu’en dépit de tous ses avantages, ce holster-jarretière obligeait Honor à marcher les jambes écartées. L’idée fut donc abandonnée. »

Patrick Macnee, Blind in One Ear, 1988

Le cuir n’a donc pas fait son apparition immédiatement, mais à la suite d’un concours de circonstances. Honor Blackman avait en effet insisté pour que les scénarios présentent Cathy Gale comme l’égale physique de John Steed. Son contrat prévoyait même sa participation à une scène de combat dans chaque épisode.

Dans les premiers épisodes, ses tenues sont élégantes, féminines, mais absolument pas adaptées aux scènes d’action. La difficulté qu’elle éprouve parfois à dissimuler et à dégainer une arme témoigne de l’improvisation de la production sur le plan vestimentaire.

Mais dans quel épisode Honor Blackman a-t-elle déchiré son pantalon ? À ce jour, nous n’avons pas réussi à identifier formellement l’épisode en question. Tout se joue entre Missive de mort, Warlock et Combustible 23, les premiers épisodes dans lesquels Cathy Gale ne porte pas encore de combinaison de cuir. Dans Warlock, vers la 47e minute, au moment où Cathy Gale se relève après s’être livrée à Cosmo Gallion (Peter Arne), sa jupe paraît déchirée. L’image est cependant beaucoup trop furtive et floue pour permettre de l’affirmer avec certitude. Si vous avez repéré ce moment devenu presque mythique dans l’histoire de The Avengers, n’hésitez pas à nous le signaler !

Dans ses mémoires, Patrick Macnee raconte qu’il téléphona à son ami Peter Arne pour lui faire part du problème vestimentaire soulevé par Honor Blackman à la suite d’une séance de judo. Celle-ci lui aurait lancé avec humour : « C’est facile pour vous, Patrick. Quand quelqu’un vous projette par-dessus son épaule, le monde entier ne voit pas le haut de vos bas ! » C’est alors Peter Arne qui lui suggéra tout naturellement de faire porter à Honor Blackman un pantalon de cuir.

Honor Blackman évoquera pour sa part ce souvenir en ces termes :

Je me souviens très bien de la conversation entre le producteur et Patrick. J’étais en train d’apprendre mon rôle et j’allais et venais sans vraiment y prêter attention. Ils disaient : « Il lui faut un tissu résistant. » Patrick a alors proposé : « Pourquoi pas du daim ? » Leonard a répondu que ce n’était pas possible, parce que le daim absorbait la lumière. « Et si on le retournait ? Du cuir ? »

Honor Blackman, Avenging the Avengers, Channel 4, 1992

Le cuir est une matière associée à l’imaginaire fétichiste et, porté sur un corps féminin, il produit un effet érotique remarquable.

Patrick Macnee, Avenging the Avengers, Channel 4, 1992

Michael Whittaker (1918-1995) est crédité au générique de sept épisodes de la saison 1962-1963 : Warlock, Combustible 23, Monsieur Nounours, Le Point de mire, Le Mauritius Penny, Mort d’un grand Danois et Festin de pierres. Un article intitulé Design for Danger2, écrit par Patricia Johnson et publié dans le TV Times de Londres du 2 octobre 1962, nous en apprend davantage sur le travail du créateur de mode de la série.

« On pourrait dire que j’ai conçu cette garde-robe pour la femme moderne, la femme qui va de l’avant », m’a-t-il confié. Et Cathy est précisément ce genre de femme. Jeune, belle et mystérieuse, veuve d’un fermier installé au Kenya, elle est anthropologue et sait également manier les armes à feu. Mais elle est tout aussi capable de se défendre sans revolver, puisqu’elle est une experte accomplie en judo. « J’ai toutefois été confronté à un problème particulier lorsque j’ai accepté de créer la garde-robe de Cathy », explique Whittaker, qui a accepté ce travail comme un service rendu à Honor, pour laquelle il avait déjà conçu de nombreuses garde-robes de cinéma. « Cathy est un personnage fascinant. Elle est glamour, mais elle est aussi très pratique. Sa garde-robe devait donc refléter cette double personnalité. C’est la raison pour laquelle j’ai utilisé autant de cuir dans ses vêtements », poursuit-il. « Quant aux jupes-culottes, elles conviennent parfaitement à une femme qui, une minute, doit paraître calme et parfaitement maîtresse d’elle-même, et l’instant d’après peut se retrouver mêlée à une fusillade contre une bande de malfaiteurs. »

Whittaker a utilisé le cuir pour réaliser l’ensemble pantalon de Cathy : une veste-pull à long pan, à col en V, assortie d’un pantalon étroit taillé dans le cuir noir le plus souple. L’ensemble est complété par de longues bottes de cuir. « Les bottes de cuir sont une véritable bénédiction pour toutes les femmes », affirme-t-il. « Même dans une journée ordinaire, la plupart des femmes sont constamment en mouvement. Les bottes préservent les bas, évitent de glisser sur les trottoirs mouillés avec des talons aiguilles, tout en restant suffisamment séduisantes pour attirer les regards. » Le cuir orne également l’imperméable de Cathy qui, une fois retourné, se transforme en un élégant manteau de soirée pour le théâtre. Autre pièce particulièrement ingénieuse de sa garde-robe : une robe de cocktail. Sous sa jupe ample, amovible en quelques secondes, se cache un pantalon ajusté en brocart espagnol. Une robe de dîner en fine laine brune présente un corsage sobre et parfaitement ajusté, tandis qu’une jupe-culotte est dissimulée derrière un panneau placé sur le devant de la jupe. Les jupes-culottes réapparaissent encore dans un élégant ensemble d’intérieur aux lignes amples, évoquant les tenues portées par Marlene Dietrich dans les années 1930.

Le maquillage d’Honor dans le rôle de Cathy s’inspire également du style sobre et raffiné de cette époque : teint pâle, yeux soulignés avec discrétion mais parfaitement dessinés, et cheveux lisses, brillants, relevés avec naturel à leurs extrémités. L’un des aspects les plus insolites de cette garde-robe, reconnaît Whittaker en riant, fut de trouver où dissimuler les armes de Cathy. « J’ai imaginé des étuis spécialement conçus pour être cachés à la taille, sous le bras ou même dans une jarretière de dentelle noire », explique-t-il. Cathy possède également un minuscule pistolet ancien serti de pierres précieuses, dissimulé dans un poudrier.

Bien que les vêtements de Cathy soient très originaux, Whittaker est convaincu qu’ils plaisent énormément aux hommes. « Ce sont des vêtements qui ont de quoi séduire tous les hommes. J’ai tout dessiné pour épouser parfaitement les formes du corps et, dans chaque tenue, l’accent est mis sur une taille fine, ce qui attire toujours le regard masculin. J’ai créé ces modèles en juin, un mois avant la présentation des collections parisiennes. Lorsqu’elles ont été dévoilées, j’ai constaté que mes créations s’inscrivaient parfaitement dans les nouvelles tendances. » Un autre ensemble porté par Honor dans The Avengers est entièrement modulable. Composé d’une veste, d’une jupe — ou plutôt d’une jupe-culotte — et d’un chemisier infroissable, il peut être transformé à volonté en robe, en tailleur ou simplement en jupe et chemisier.

Design for Danger, écrit par Patricia Johnson et publié dans le TV Times de Londres du 2 octobre 1962

Le même article consacre également quelques lignes au point de vue de Patrick Macnee sur le sujet :

Patrick Macnee partage entièrement l’avis de Michael Whittaker selon lequel les tenues de Cathy séduisent les hommes. « Ces vêtements sont nouveaux et vraiment différents », explique-t-il. « Je crois qu’ils incarnent parfaitement l’image de la femme moderne, une femme qui reste pleinement féminine mais qui doit aussi apprendre à se défendre dans le monde d’aujourd’hui. Je pense également qu’ils traduisent à merveille la personnalité énigmatique et insaisissable de Cathy. »

Patrick poursuit en évoquant la préparation d’Honor Blackman pour son rôle : « Honor tenait à apprendre à manier correctement une arme. Je l’ai donc emmenée rencontrer un de mes amis, ancien membre de la Résistance française à Marseille3. Lui aussi a trouvé les costumes absolument remarquables. » L’acteur conclut avec une remarque amusée sur son personnage : « Cette femme est si résolument moderne que Steed va se sentir plus démodé que jamais. »

Design for Danger, écrit par Patricia Johnson et publié dans le TV Times de Londres du 2 octobre 1962

Et enfin, Honor Blackman, la principale intéressée, est tout de même interrogée sur ce qu’elle pense de tout cela :

Je me sens merveilleusement bien », confie-t-elle. « Ces vêtements ne pourraient pas mieux convenir à Cathy. Je ne crois pas avoir déjà porté une garde-robe de cinéma qui m’ait autant aidée à saisir l’essence même d’un personnage.

Design for Danger, écrit par Patricia Johnson et publié dans le TV Times de Londres du 2 octobre 1962

Et pourtant, on pourrait en douter, car la première combinaison en cuir — qui était verte ! — arrive au cœur de l’été 1962 dans les studios de Teddington.

Diana Rigg ne s’en était jamais cachée : on transpire énormément dans une combinaison de cuir. Honor Blackman en a très certainement fait la même expérience quelques années plus tôt…

Pour la seconde saison avec Honor Blackman, The Avengers affirme pleinement son identité et son style. La production adopte définitivement le duo composé de John Steed, le professionnel, et de Cathy Gale, l’amatrice. Le cuir s’impose alors comme la signature du personnage : désormais, aucun combat ne saurait se concevoir sans cette tenue résolument avant-gardiste. Pour cette nouvelle garde-robe, la production fait appel au créateur de mode Frederick Starke (1904-1988), dont le nom apparaît au générique de quatorze épisodes.

Frederick Starke (1904-1988) fut l’un des couturiers britanniques de prêt-à-porter haut de gamme les plus influents et les plus prospères du milieu du XXᵉ siècle. Il fonda sa propre maison, Frederick Starke Ltd., en 1933 et accéda rapidement à la notoriété après la Seconde Guerre mondiale. Installé dans la prestigieuse Bruton Street, à Mayfair (Londres), Frederick Starke se distingua par des créations élégantes, féminines et d’une coupe irréprochable.

La encore c’est un article article paru dans TV Times le 1er novembre 1963, intitulé The Immaculate Avengers qui nous en apprend un peu plus sur ces creations :

Sa nouvelle garde-robe comprend deux tenues de combat en cuir noir, composées de culottes s’arrêtant au genou, lacées sur les côtés jusqu’aux longues bottes, ainsi que deux hauts à manches longues : l’un à la taille, l’autre descendant jusqu’aux hanches.

On y trouve également un ensemble de type tabard. Il rappelle un ancien tablier de boucher, fendu sur les côtés jusqu’aux hanches et porté avec un pull et un short long, auxquels s’ajoutent, bien entendu, les bottes. Honor en possède un exemplaire en cuir noir et un autre en lamé or, accompagné de bottes assorties en lamé doré.

Un manteau en cuir noir, doublé de peau de civette à l’aspect particulièrement sauvage, complète cette authentique garde-robe de cuir. Mais l’effet cuir ne s’arrête pas là. Frederick Starke a également mis au point pour Honor une nouvelle matière : un jersey contrecollé qui, sur l’endroit, ressemble en tous points à du cuir véritable. Dans cette matière, Honor possède une robe de soirée longue jusqu’au sol ainsi qu’une cape de laine dont les parements sont réalisés dans ce tissu imitation cuir.

Article paru dans TV Times le 1er novembre 1963, intitulé The Immaculate Avengers

Au sujet de ce tissu imitant le cuir, le créateur explique :

Cette matière est plus extensible. Nous l’utiliserons peut-être à l’avenir pour les pantalons. Le cuir est peu souple et, avec Cathy qui est constamment projetée au sol ou qui projette ses adversaires, il pourrait finir par se déchirer. J’ai lu quelques scénarios afin de comprendre quel genre de femme devait être Cathy Gale. Je l’ai imaginée comme un James Bond au féminin, autrement dit l’agent secret 007. Elle se bat énormément ; ses vêtements doivent donc être pratiques. Cathy est censée être une femme élégante. Il y aura aussi des occasions où elle devra porter des vêtements plus simples. Elle dispose de deux tailleurs de base et d’une robe chasuble. Elle peut porter à peu près n’importe quoi, à condition que ce ne soit pas quelque chose de vaporeux ou de duveteux. C’est une très belle femme, à la silhouette remarquable, mais sa structure osseuse inhabituelle4 la rend difficile à habiller.

Frederick Starke, article paru dans TV Times le 1er novembre 1963, intitulé The Immaculate Avengers

Le problème de la silhouette d’Honor, mesurant 36-24-37 (environ 91-61-94 cm), est, paraît-il, qu’elle possède une ossature importante avec des épaules larges, tout en étant si mince d’avant en arrière « qu’elle disparaît presque de profil ».

Au sujet de l’ensemble de type tabard, la maison Christie’s a mis en vente, le 14 décembre 2004, un exemplaire de ce type, estimé entre 800 GBP et 1 200 livres sterling, et finalement adjugé 896 livres sterling. Ce tabard en cuir noir, portant une étiquette tissée « Fredrica Starke of London » ainsi que l’inscription manuscrite « D270 » au stylo à bille noir, n’a peut-être jamais été utilisé dans la série. Selon l’une des costumières de l’époque, Frederick Starke confectionna plusieurs tabards en cuir différents pour Honor Blackman.

À ce stade, The Avengers était allé au bout de ce qu’il pouvait accomplir sur le plan du style. Les lourdes caméras EMI des studios de Teddington et la piètre qualité de l’image ne permettaient plus de sublimer la série comme allait bientôt le faire le tournage en 35 mm. Leonard White, puis John Bryce, orchestrèrent ce foisonnement d’idées, faisant de The Avengers un programme d’avant-garde qui, bien que réalisé dans la banlieue de Londres, était commandé par ABC, la chaîne régionale des Midlands et du nord.

Références

  • Documentaire Avenging the Avengers, Channel 4, 1992
  • TV Times, Design for Danger, écrit par Patricia Johnson paru le 2 octobre 1962
  • TV Times, The Immaculate Avengers, écrit par Diana Lancasterparu le 1er novembre 1963

  1. Lorsqu’on parle d’un « Savile Row suit », cela ne désigne pas une marque particulière, mais un costume confectionné sur mesure par un tailleur de Savile Row. C’est le summum de l’élégance masculine britannique. ↩︎
  2. C’est le site The Avengers de Piers Johnson qui a exhumé cet article particulièrement intéressant. ↩︎
  3. Patrick Macnee évoque également cet épisode dans ses mémoires : « Je me suis alors souvenu de René Burdet, l’ancien chef de la Résistance française à Marseille, que j’avais interviewé pour The Valiant Years. Honor et moi fûmes envoyés chez René afin de suivre un stage d’autodéfense, tandis que Douglas Robinson, ceinture noire de judo, fut chargé de nous enseigner les bases de cette discipline. » (Blind in One Ear, Patrick Macnee, 1988). ↩︎
  4. D’après cet article, le problème de la silhouette d’Honor, mesurant 91-61-94, est, paraît-il, qu’elle possède une ossature importante avec des épaules larges, tout en étant si mince d’avant en arrière « qu’elle disparaît presque de profil ». ↩︎

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