Une histoire de The Avengers

Par David Fakrikian

Le chapeau melon, c’est John Steed, et John Steed, c’est Patrick Macnee. Au fil des saisons et des épisodes, les bottes de cuir changent, mais le chapeau melon reste. Sans Patrick Macnee, une dramatique télé techniquement déficiente, diffusée confidentiellement en direct, ne serait jamais devenue la série la plus flamboyante, originale et emblématique des sixties. Chapeau melon et bottes de cuir est un monument télévisuel, vendu dans 104 pays, maintes fois imité, mais jamais égalé… Mais saviez-vous qu’il a été enfanté dans la douleur ?

Quoi de neuf docteur ?

Londres, 1960. Dans son bureau, Howard Thomas, directeur de la chaîne britannique ABC (future Thames Television), se gratte la tête. Howard Thomas a un problème. Police Surgeon, une dramatique diffusée en direct qui conte les aventures soporifiques d’un docteur soignant victimes et criminels appréhendés par la police, fait une audience catastrophique. Il vient d’annuler la série – personne ne veut d’une émission à faible taux d’écoute, déjà à cette époque – mais il en adore la star, un jeune acteur du nom de Ian Hendry. Il est convaincu que l’homme possède un énorme potentiel et désire développer un autre véhicule pour lui, plus en accord avec ses talents.

Quand il a un problème, Howard Thomas a une solution typique de tous les directeurs de chaînes : il s’en lave les mains et en fait le problème de quelqu’un d’autre, de préférence un subordonné ! C’est donc Sidney Newman, directeur des programmes et futur créateur de Doctor Who, qui se voit confier la mission de « capitaliser sur la popularité de Ian Hendry ». Thomas lui demande de trouver pour Hendry un rôle similaire, mais plus orienté action et aventure que néo-réaliste. En quelques minutes, Sidney Newman trouve un titre : The Avengers (les Vengeurs). « Je n’ai aucune idée de ce que ça veut dire », remarque Howard Thomas. « Moi non plus, mais ça sonne vraiment bien, non ? ». Il rebaptise ensuite le Dr Brent de Police Surgeon, qui devient le Dr Keel, et décide de lui adjoindre un partenaire masculin. « Pour contraster avec l’intégrité de Hendry et sa présence physique, il faudrait un agent secret du type MI5, amoral et ténébreux, quelqu’un avec lequel Hendry serait en parfait désaccord. » Son nom ? John Steed, un homme habillé d’un imperméable blanc, armé d’un pistolet et n’hésitant pas à s’en servir, un spécialiste des coups bas.

Un producteur, Leonard White, est nommé. Pour le rôle de Steed, il pense à Patrick Macnee, une de ses connaissances, acteur de seconde zone, qui a un temps vécu à Hollywood. Macnee est apparu, entre autres, dans un épisode de Alfred Hitchcock présente, et s’est reconverti depuis peu dans la production de documentaires télévisés.

La production mise en place, le 28 novembre 1960, Macnee rencontre Ian Hendry pour commencer à répéter le premier épisode, écrit par Ray Rigby. La fiancée du docteur y est assassinée. John Steed rencontre le bon docteur pour la première fois, lui sauve la vie et lui propose de l’aider à appréhender les coupables. Après lecture du script, Hendry s’anime tout à coup, à la grande stupéfaction de Macnee : « C’est de la merde ! Un gros tas de merde ! ». Il arrache des pages et les déchire, puis demande à ce que de nombreuses scènes soient réécrites, à la grande fureur du scénariste. « Il traitait les scénaristes comme des pisse-copies, » se souvient Macnee, « et en fait, il n’avait pas tort, parce que ceux-ci s’énervaient, se bougeaient et devenaient vraiment créatifs. » Hot Snow, le premier épisode complètement remanié, est diffusé le 7 janvier 1961. Le deuxième épisode, Brought to Book, est en fait la deuxième partie du premier, et montre le criminel ayant tué la fiancée du docteur se faire appréhender (contrairement à ce qu’affirment de nombreux « spécialistes » de la série, qui ont longtemps entretenu la légende du contraire). Il est écrit par un jeune loup surdoué nommé Brian Clemens et est diffusé le 14 janvier. Tout semble aller pour le mieux. Pourtant, Macnee est à deux doigts d’être viré ! Les producteurs trouvent son personnage trop fade, sérieux et stéréotypé. Ils lui demandent de trouver quelque chose pour le rendre plus attrayant.

Rentrant à la maison en broyant du noir, Macnee décide de transformer le personnage de Steed, qui, de toute façon, n’est absolument pas défini sur le papier. Il s’inspire d’un vieux film intitulé Q Planes (1939 – aka Clouds over Europe), dans lequel Ralph Richardson joue un agent secret élégant portant un chapeau et un parapluie. La différence : lui sera coiffé d’un chapeau melon ! Mélangeant le personnage avec d’autres influences, notamment son père, lui aussi roi de l’élégance, et le Scarlet Pimpernel, un héros classique anglais qui avait l’air d’un crétin mais cachait sous son aspect une personnalité dangereuse, Macnee revient au studio avec son nouveau look, et se retrouve nommé attraction de la journée. Les producteurs sont un peu surpris, mais pourquoi pas après tout ? C’est toujours mieux qu’un imperméable de détective à la Bogart façon fifties !

Diffusés en direct, les épisodes (aujourd’hui perdus à l’exception de deux1) sont répétés pendant deux semaines dans un nuage de filles et d’alcool. Hendry et Macnee sont en effet très portés sur la bouteille et la gent féminine, et s’amusent à pousser les scénaristes dans leurs retranchements, refusant toute formule ressassée au profit de scénarios tendant vers le bizarre et l’inhabituel. Les metteurs en scène se prennent au jeu et redoublent, eux aussi, de créativité. Les épisodes se déroulent dans des lieux étranges, comme des zoos ou des cirques. Des morts reviennent à la vie, et des hommes radioactifs se baladent en contaminant tout ce qui bouge. Un nazi est découvert congelé dans un frigo. Un épisode commence même par une scène dans laquelle un homme est poussé dans une cage aux fauves. Alors que les rugissements des lions retentissent, la caméra s’attarde sur un panneau à proximité avertissant de « ne pas nourrir les animaux ». Toute la philosophie des Avengers est déjà dans cette séquence ! L’air de rien, quelque chose de nouveau est en train de naître, entre les thrillers d’espionnage de Ian Fleming (James Bond n’est pas encore apparu à l’écran) et une vision de l’Angleterre surréaliste et dérangée.

La série, tout d’abord uniquement diffusée en province, est enfin programmée à Londres et grimpe en popularité. Elle est même bientôt filmée en vidéo, toujours en direct, et fait d’excellents taux d’audience. Mais en octobre 1961, une grève d’acteurs met fin, provisoirement, à son existence.

Voir Cathy et laisser mourir

En mai 1962, la série revient pourtant sur les ondes, mais Ian Hendry, qui a répondu aux chants des sirènes du cinéma, n’est plus de la partie. Il est remplacé provisoirement pour trois épisodes par le Dr King, interprété par Jon Rollason. Personne n’est dupe : il s’agit juste de recycler les scripts déjà écrits pour Ian Hendry ! Le personnage de Steed a une promotion et se retrouve nommé tête d’affiche de la série, à la plus grande joie de Macnee – joie vite retombée, aucune augmentation de salaire significative ne lui étant accordée ! C’est le début pour Macnee d’une lutte acharnée contre les costumes–cravates hantant les coulisses, une lutte qui ne s’arrêtera pas avant l’annulation de la série.

En attendant, Sidney Newman n’arrive pas à trouver de remplaçant adéquat au docteur. Il commence à désespérer lorsqu’il visionne à la télévision un reportage incroyable : une femme vivant au Kenya est rentrée un jour chez elle pour découvrir son mari décapité, deux de ses enfants morts, et trois hommes armés de machettes bien décidés à la tuer. Imperturbable, elle les a descendus tous les trois au revolver ! Cette même dame donne des interviews aux reporters, son bébé survivant accroché au dos et son arme à la main. Pour Sidney Newman, c’est l’évidence même : si aucun acteur ne peut marcher sur les traces de Ian Hendry, pourquoi ne pas prendre… une actrice, dont le personnage serait un croisement entre celui qu’il vient de voir sur la lucarne noir et blanc, et celui de Ian Hendry ?

Sidney Newman ordonne à Leonard White d’organiser des séances de casting et part en vacances, avec une directive : « prendre n’importe qui d’autre qu’Honor Blackman », une actrice ayant surtout joué des personnages à l’eau de rose. À son retour, évidemment, Sidney Newman découvre que Leonard White a signé… Honor Blackman ! Et à sa grande surprise, la relation de l’actrice avec Patrick Macnee fonctionne du tonnerre à l’écran.

Honor Blackman devient donc la première Avengers lady : Cathy Gale, une anthropologue, experte en à peu près tout, contrairement à John Steed ! Ce dernier passe son temps à essayer de s’attirer ses faveurs, sans y parvenir, pour la plus grande joie des téléspectateurs. Cathy partage avec lui quelques aventures très prometteuses, croisant des adeptes de la magie noire, des ordinateurs tueurs, et des criminels excentriques. Steed alterne ses enquêtes avec une autre partenaire féminine, Venus Smith (Julie Stevens), chanteuse de night–club que le retors agent secret entraîne dans les machinations les plus sinistres. Au bout de six épisodes, cette dernière disparaît définitivement : Cathy, ou Mrs Gale comme l’appelle Steed, remporte en effet les faveurs du public…

Avec Honor Blackman, la série prend réellement son essor. Outre une constance dans l’originalité des scénarios, héritage de la saison Hendry, l’aspect sexuel sous-entendu dans la relation entre les deux personnages passionne les téléspectateurs, d’autant plus que Cathy Gale, qui se bat comme un homme, porte désormais des combinaisons de cuir ! On a beaucoup glosé sur le fétichisme dans The Avengers, sans réaliser qu’il s’agit en fait d’une décision pratique suggérée par Macnee : l’actrice déchirait souvent ses vêtements lors des combats dans les premiers épisodes. L’un d’eux montre même par accident un gros plan sur la petite culotte blanche de Cathy Gale, son pantalon s’étant fendu à la raie des fesses !

Pour le public, il n’en faut pourtant pas plus pour déclencher les passions les plus folles. Macnee et Blackman commencent à recevoir de nombreuses lettres de fétichistes et sado–masochistes. Macnee se retrouve même invité par accident à une soirée spéciale, dont il s’éclipse furtivement ! Heureusement, outre les obsédés, The Avengers attire l’attention des étudiants de cinéma par sa forme visuelle inhabituelle. En l’absence de budget pour créer des décors – ABC considérant cette série d’un œil très méprisant –, les réalisateurs composent en filmant en gros plan à travers des serrures, chandeliers, verres, plantes occupant le champ de la caméra ! Intrigué par ce style et ce contenu innovateur pour la télévision de l’époque, le public s’interroge : cette série programmée le samedi à 22 heures est-elle une comédie ? Un thriller ? De la parodie ?

Le couple rempile pour une deuxième saison en 1963–1964, avec un plus gros budget et de meilleures histoires, mais toujours en vidéo et en noir et blanc. Brian Clemens, l’auteur du deuxième épisode, réapparaît et devient vite un atout non négligeable pour les producteurs. Il écrit les meilleurs épisodes de la saison, dont celui d’ouverture, Brief for Murder, dans lequel Steed se fâche avec Cathy Gale, puis la tue, en oubliant son chapeau melon sur les lieux du crime. Steed passe en jugement, et c’est l’occasion d’en découvrir un peu plus sur le passé du personnage. La séquence où l’avocat de l’accusation le force à se coiffer du melon – pièce à conviction qui se révèle trop grand et lui tombe sur les yeux – est un sommet télévisé !

Dans l’épisode Don’t Look Behind You, Clemens attribue à Steed son premier véhicule vintage, une Bugatti de la belle époque. Le mythe Avengers continue à se bâtir, avec des scénarios de plus en plus fous. The Undertakers met en scène, par exemple, des tueurs habillés en croque-morts transportant un cercueil vide. Ils assassinent un homme et l’embarquent dans le cercueil, destination sa dernière demeure ! Build a Better Mousetrap montre deux inoffensives vieilles dames qui brouillent tous les radars du Royaume-Uni en construisant un piège à souris ! Lavages de cerveaux, histoires de doubles, guerre froide, bals costumés meurtriers sont aussi au programme.

The Avengers est désormais une série vedette en Angleterre, mais Honor Blackman commence à en avoir assez de rentrer chez elle couverte de bleus chaque soir, et quitte la série pour tenter une carrière au cinéma, en commençant par séduire Sean Connery dans Goldfinger. Elle quitte Steed au terme du 78e épisode, signé Brian Clemens sous le pseudonyme de Richard Lucas. L’agent sophistiqué et suave, loin de se laisser abattre, appelle une autre partenaire à la rescousse par téléphone au cours de l’épilogue. Le public devra attendre près d’un an avant de découvrir son identité.

Les années Peel

The Avengers reviennent en 1965 dans une formule complètement nouvelle. Finis les enregistrements en vidéo, la série est désormais filmée en 35 mm noir et blanc. La production a complètement changé, l’ancienne équipe ne connaissant rien en matière de réalisation cinématographique. Seul Brian Clemens est toujours présent et un nouveau team, composé d’Albert Fennell et Julian Wintle, est aux commandes. Macnee se voit offrir un poste de producteur exécutif, mais les costumes-cravates l’écartent rapidement et menacent de le virer s’il demande une augmentation, au profit de quelqu’un de « plus jeune et plus mince ! ». Tant bien que mal, Macnee obtient à la place 2,5 % des bénéfices de la série. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est mieux que rien !

Une actrice est choisie pour interpréter la nouvelle partenaire de Steed. C’est Elizabeth Shepherd alias Emma Peel (de l’expression M (pour Men)-appeal). Malheureusement, l’alchimie avec Macnee ne fonctionne pas. « Elle avait un trop gros derrière, explique Macnee, et elle était aussi vraiment trop sérieuse, je me retrouvais à être le seul à faire l’idiot ». Shepherd quitte la série au bout d’un épisode et demi, et c’est Diana Rigg qui la remplace. On ne peut rêver plus différent. Alors que Shepherd était blonde, Rigg est rousse. Mais Rigg ressemble à une version soft de Cathy Gale, de quoi donner le change au public, qui attend la nouvelle actrice au tournant. Le soir du premier épisode, Voyage sans retour, tous les Anglais sont rivés à leur écran, prêts à lui faire sa fête. On connaît la suite ! Par miracle, le rapport Rigg / Macnee est encore meilleur que celui de Blackman / Macnee, bien qu’il soit entièrement calqué dessus, ce que les spectateurs français, qui ne connaissent les Avengers qu’à partir de cette saison, ignorent complètement.

Cette fois, c’est l’explosion. Les producteurs sombrent dans l’hystérie créatrice. Les Avengers, qui en France deviennent Chapeau melon et bottes de cuir, se transforment en véritable théâtre de l’absurde. Pratiquement tous les aspects de la vie anglaise vont y être parodiés. Les institutions sont décrites comme des repaires d’excentriques fous à lier. Les combats sont maintenant chorégraphiés par Ray Austin, un ex-docker, cascadeur à Hollywood à ses heures perdues, repêché dans les bas-fonds de l’East End, et expert en arts martiaux inconnus. C’est lui qui montrera à la télévision européenne, pour la première fois, un personnage faire du kung-fu… Emma Peel ! Sous la supervision de Austin, et avec le passage au film 35 mm, la violence de la série va devenir plus théâtrale, poussée à la dérision par son effarante inoffensivité. Jamais de sang, mais de nombreux morts par épisode, sans impact de balles, c’est aussi la règle lorsqu’ils se font tuer.

Un choix qui n’est pas étranger à Macnee. Ce dernier, rescapé de la Seconde Guerre mondiale, a vu tous ses camarades de bataillon se faire atrocement tuer. Pour lui, la violence réaliste sur le petit écran est à éviter, et l’unique moyen de traiter la mort n’est pas avec sérieux, mais avec humour. En fait, la philosophie de la vie de Macnee, dont Steed n’est qu’une version fantasmée de lui-même, agit comme une ancre autour de laquelle la série évolue et se reconstruit de saison en saison. Macnee est John Steed, et John Steed est Macnee ! Brian Clemens l’a compris et ne fait que se servir de ce personnage absurde (il porte le chapeau melon et le parapluie en toute circonstance, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau, à l’intérieur comme à l’extérieur), comme d’un conducteur autour de qui se construit le contexte global des Avengers.

Pour renforcer l’impression d’irréalisme, Clemens énonce donc quelques règles élémentaires : pas de figurants, pas de personnages de couleur, pas d’enfants, pas de sang, pas de femme se faisant tuer… Le couple Steed / Peel évolue dans cet univers comme un poisson dans l’eau. Immense succès mondial, les Avengers passent donc bientôt à la couleur, pour une seconde saison avec Emma Peel en 1967.

Bientôt, face à la vague d’espionnite aiguë qui envahit les grands et petits écrans, Chapeau melon se met à parodier aussi les productions concurrentes. Titres d’épisodes, allusions ou même épisodes complets prennent pour cible Batman, Mission… impossible ou Man from U.N.C.L.E., et les tournent en dérision. Tout ceci ne semble cependant pas plaire aux costumes-cravates d’ABC, la chaîne qui produit la série. Ils regardent ce succès avec dédain et envie. Ils ont la haine. Même la très lucrative vente de la série aux USA n’y change rien, et on cherche dans les coulisses un moyen de faire un coup d’État sur la série.

Les premiers signes sont visibles dans les journaux de l’époque. Diana Rigg, par exemple, demande à toucher un salaire convenable ! On alerte la presse et on la fait passer pour une prima donna, alors qu’elle touche moins que le caméraman ! La série rapporte, mais son budget ne suit pas vraiment la spirale ascendante. Les exécutifs harcèlent Brian Clemens de mémos, critiquant l’irréalisme de la série et son aspect humoristique. « Chapeau melon est une série faite d’idées cheap, inférieure à Des agents très spéciaux », écrira même un sinistre larron dans un mémo. Ce dernier ose même ajouter qu’il faudrait que Clemens en prenne de la graine !

Malgré les efforts de Macnee, qui est son seul ami sur le plateau de tournage, Diana Rigg, exaspérée par cette attitude, décide de suivre elle aussi les traces d’Honor Blackman, et s’en va au terme de sa seconde saison séduire James Bond, alias George Lazenby, dans Au service secret de Sa Majesté.

Du côté d’ABC, on saisit la balle au bond, et on vire en ricanant les producteurs Albert Fennell, Brian Clemens et Julian Wintle ! Les producteurs de la série vidéo sont appelés en remplacement. Les costumes-cravates semblent bien décidés à s’emparer de la poule aux œufs d’or, et à s’attribuer le crédit de sa réussite. Macnee, catastrophé, songe un instant lui aussi à partir, mais la pensée qu’un autre joue John Steed, son personnage, lui-même, à sa place, est insupportable. Il grince les dents et reste, après avoir suivi une cure d’amaigrissement, sa bedaine commençant à pointer sous les costumes !

Côté casting, un autre personnage féminin fait son apparition.

Autant en emporte Tara

Linda Thorson, alias Tara King, devient la nouvelle Steed girl. John Bryce, producteur des épisodes vidéo avec Honor Blackman, décide de réaliser de nouveaux épisodes « corrects », et pas « stupides », comme il qualifie ceux produits par le team Wintle / Fennell / Clemens. La nouvelle saison est prévendue aux USA, et doit comprendre un record de 33 épisodes. Mais catastrophe : ayant décoloré Linda Thorson en blonde pour la « différencier d’Emma Peel » (ils l’ont aussi habillée en… rose bonbon !), les nouveaux producteurs ont la surprise de la voir arriver un beau matin le crâne rasé : tous ses cheveux sont tombés à cause de la décoloration ! On rapatrie des perruques en renfort.

Ce n’est qu’un début : les scénarios sont redevenus sérieux, sans aucune excentricité. Rien ne différencie ces épisodes du Saint avec Roger Moore. John Bryce continue à faire n’importe quoi aux commandes de son nouveau jouet. Il passe trois semaines à réaliser chaque épisode, et prend du retard. Or, les épisodes doivent être livrés à des dates précises aux USA, sous peine de rupture de contrat. Que faire ? Au bout de trois épisodes, la mort dans l’âme, ABC vire John Bryce, et rappelle Clemens.

Ce dernier s’amuse à les faire mariner pendant quarante-huit heures, avant de donner son accord, à une condition : Fennell revient avec lui ! De retour au studio, le duo de choc est accueilli en triomphe par l’équipe technique, et un Macnee soulagé ! Avisé le samedi que le tournage d’un épisode commence le lundi, Clemens se fait projeter ceux réalisés en son absence. Atterré, il décide de les mettre de côté, et écrit en un week-end l’épisode-pont, Ne m’oubliez pas, dans lequel Emma Peel dit au revoir à Steed et donne des conseils à Tara King sur la manière dont l’espion britannique aime son thé.

Clemens sait qu’il n’y aura pas d’autre saison Chapeau melon. C’est une atmosphère de fin qui plane sur cette année. Les vautours vont avoir raison de la meilleure série anglaise, mais en attendant, pourquoi ne pas s’amuser ? Avec désormais une liberté totale, Clemens ose donc les scénarios les plus fous. Plus rien à perdre ! Les budgets sont désormais plus gros. Parmi les épisodes de cette saison se regroupent les vrais classiques des Avengers, supérieurs à beaucoup d’épisodes avec Diana Rigg. Des remakes : du Faucon maltais (Le legs), du Train sifflera trois fois (Noon Doomsday). De la folie : Clowneries, où des clowns retraités assassinent des agents artistiques, des hordes de doubles de Steed qui s’entretuent en pensant chacun que l’autre est le vrai Steed (Mais qui est Steed ?), et le chef-d’œuvre ultime, Jeux, signé Robert Fuest, le meilleur épisode de toutes les saisons, un opéra surréaliste fou, un véritable feu d’artifice artistique, une symphonie de meurtres perpétrés dans des jeux de société géants par l’infâme Bristow, qui laisse des pièces de puzzle dans les mains de chacune de ses victimes !

Clemens fera refilmer une partie des épisodes déjà tournés (aisément reconnaissables : il s’agit de ceux où Tara King porte une perruque blonde2), et trouvera le moyen d’intégrer le plus idiot d’entre eux dans le cadre d’une histoire imaginaire que Mère-grand, le nouveau supérieur de Steed, raconte à ses deux tantes. Les invraisemblances sont ainsi mises sur le compte de l’imagination du personnage !

Mère-grand, personnage mémorable qui fait ses apparitions dans les endroits les plus absurdes, flottant au milieu d’une piscine remplie de plongeurs (« il y a des fuites dans le ministère », dit-il le plus sérieusement du monde) ou au fond d’une rivière, a été introduit par Clemens pour pallier aux carences de Linda Thorson en matière de comédie, cette dernière étant une débutante, seulement âgée de 19 ans au moment de son casting ! Au fil des épisodes, elle gagne cependant très rapidement ses galons, développant une attitude nonchalante et éthérée du meilleur effet.

Les Français ne s’y trompent pas. Les derniers épisodes de Tara King, ceux où elle est meilleure, sont diffusés en premier. Thorson devient la coqueluche de tout Paris !

Si cette saison est la meilleure de toutes, elle est malheureusement, dès sa première diffusion, critiquée par une nouvelle forme de traîtres aux Avengers. Après les costards-cravates, voici donc les fans d’Emma Peel qui ne jurent que par cette dernière ! Réduisant la série à un seul de ses éléments, ils n’ont pas compris que les Avengers sont un chef-d’œuvre dont le personnage féminin n’est qu’une pièce du puzzle. Ils harcèlent sans cesse Diana Rigg, lui reprochant d’avoir quitté la série. L’un d’eux lui envoie même des lettres salaces et pernicieuses (l’actrice devra intenter un recours en justice pour qu’il la laisse tranquille).

Aveuglés par leur adoration, ils se refusent à reconnaître que les épisodes de la période Emma ont beaucoup plus mal vieilli que ceux avec Linda Thorson, supérieurs à tous les niveaux : musique, photographie, réalisation, interprétation et écriture ! De plus, Steed est très mal doublé dans les saisons Diana Rigg, alors qu’un nouveau cascadeur fait un travail bien meilleur sur la dernière saison.

Les lobotomisés d’Emma attribuent la fin des Avengers à Linda Thorson, mais c’est bien entendu faux. Après neuf années, la série disparaît, victime de la politique interne dégradante des dirigeants d’ABC. Clemens l’exprimera très clairement lui-même : « les Anglais ont détruit ce qu’ils avaient de meilleur. C’est très typique de ce pays, de s’acharner à faire échouer tout ce qui peut se faire de brillant dans son territoire ». Quelques années plus tard, comme pour le confirmer, les Monty Python auront droit au même traitement.

Pour Patrick Macnee, qui approchait la cinquantaine, ce n’est pas plus mal. Il commençait à en avoir assez, et désirait prendre des vacances ! Dans le dernier épisode, Bizarre, John Steed et Tara King sont projetés dans l’espace dans une fusée, dont le kit de retour « arrive la semaine prochaine ».

Ainsi prend fin la saga des Avengers originaux, un classique loin de se résumer à un seul de ses personnages féminins…

Les New Avengers

En 1975, un producteur français, Rudolf Roffi, contacte Clemens et Fennell pour réaliser une publicité pour le champagne Perrier-Jouet, avec Macnee et Linda Thorson. Alors que la publicité est filmée aux Studios Elstree, Roffi est surpris d’apprendre que les Avengers ne sont plus en production. Fennell lui explique qu’il a passé trois ans à tenter de faire revivre la série, tout de même la meilleure et la plus lucrative produite en Angleterre… sans succès ! Atterré, Roffi promet de trouver l’argent nécessaire pour relancer Chapeau melon. Fennell et Clemens sont dubitatifs, pourtant, quelques mois plus tard, Roffi les rappelle : il a trouvé le financement !

Immédiatement, fin 1975, cette nouvelle version co-produite par TF1, intitulée Les New Avengers, est tournée en 1976 et 1977. À la demande des Français, Patrick Macnee est toujours présent. Joanna Lumley incarne Purdey, et Gareth Hunt Mike Gambit, un nouvel assistant masculin de Steed, qui écope de toutes les scènes d’action.

Cette série est d’une très bonne qualité. C’est sans doute la meilleure série anglaise des années 70, mais malheureusement, elle n’est pas à la hauteur des Avengers originaux. Pour deux raisons principalement : tout d’abord, le changement du duo en trio. Macnee le reconnaît lui-même, il aurait fallu garder Steed et Purdey, ou Gambit et Purdey, mais pas les trois ensemble. Ensuite, Clemens a fait une « suite » de cette nouvelle série, au lieu de faire un remake de l’ancienne.

Si la première était un miroir des années 60, celle-ci est un miroir des années 70 et des désillusions qui ont suivi. Tout y est donc plus noir et réaliste. Les agents secrets, autrefois élégants et flamboyants, sont devenus des clochards alcooliques et mal habillés. Steed lui-même s’est embourgeoisé. Les histoires sont principalement préoccupées par le passé, des histoires de vengeances, d’envies de ressusciter une époque révolue, disparue à jamais. Une atmosphère noire et suicidaire plane sur beaucoup d’entre elles. Les années 70 sont un véritable cauchemar, et cette nouvelle série retranscrit parfaitement l’atmosphère malsaine de l’époque.

Malheureusement, elle n’aura pas le temps de mûrir. Des problèmes financiers surgissent bientôt : certains épisodes sont filmés en France par le team qui a réalisé Emmanuelle (!) et d’autres au Canada. La diffusion britannique est sabotée par la chaîne, qui montre les épisodes à des horaires variant et dans le désordre selon les régions, empêchant toute promotion nationale d’être efficace. Pire, la série ne sera pas vendue aux USA avant son annulation, alors que cet argent aurait pu servir à une nouvelle saison !

Souvent rejetés par les fans purs et durs, Les New Avengers ne méritent pourtant pas l’opprobre dans laquelle ils ont été longtemps entretenus. En dehors des épisodes réalisés à l’étranger, il s’agit d’une intéressante variation thématique sur les épisodes des sixties, truffée de scènes d’action montées ultra-cut et de croustillants dialogues Gambit / Purdey.

Si l’esprit Chapeau melon est bien présent, Les New Avengers déçoivent les fans, qui, déjà, préfèrent la nostalgie des sixties. Elle emporte cependant l’adhésion des spectateurs qui trouvaient les Avengers « idiots » avant, et deviendra aussi un grand succès international.


  1. Il existe trois épisodes complets de la saison 1961, plus les vingt premières minutes de Hot Snow. Tunnel of Fear a été retrouvé en 2016. ↩︎
  2. Il s’agit des épisodes suivants : Invitation to a Killing, Invasion of the Earthmen, The Great, Great Britain Crime. ↩︎

Retrouvez David Fakrikian sur son site internet et sur X. Scénariste, réalisateur et rédacteur, David a conçu et supervisé les premières éditions en DVD de The Avengers pour A&E. Il a également travaillé sur une restauration en haute définition non publiée de la série Les Nouvelles Aventures de Vidocq, réalisée par Marcel Bluwal pour Gaumont.