Contexte

Lorsque la série passe sous le contrôle de Brian Clemens et d’Albert Fennell, au milieu de l’année 1964, c’est un bouleversement total pour la production. D’une série diffusée localement depuis les studios de Teddington, en vidéo, pour le réseau ITV, The Avengers devient une série pensée pour une diffusion internationale. Ce changement d’échelle implique inévitablement des ruptures. Beaucoup vont devoir partir.

À commencer par le producteur, John Bryce, qui ne conservera pas son poste, ainsi que Richard Bates, jusque-là superviseur des scénarios. Le passage au tournage en cinéma oblige également toute une génération de réalisateurs issus de la vidéo, artisans du style Avengers, à quitter le projet : Peter Hammond, Don Leaver1 ou Bill Bain2 ne pourront pas suivre la production vers les studios d’Elstree. C’est un traumatisme pour une équipe qui n’avait pourtant pas démérité.

Le départ d’Honor Blackman est vécu par certains comme une trahison. Mais du côté des nouvelles équipes mises en place, le moment est perçu comme un passage de relais. Brian Clemens s’impose alors comme le véritable chef de la série. Certains fidèles l’accompagnent dans cette transition, parmi lesquels le scénariste Roger Marshall.

De cette période de bascule naît une anecdote devenue célèbre, régulièrement rappelée par Rodney, le fils de Roger Marshall : une virée en voiture, presque improvisée, à la recherche des lieux de tournage de la nouvelle incarnation de Chapeau melon et bottes de cuir.

Bovingdon

À l’été 1964, les deux scénaristes Brian Clemens et Roger Marshall partent pour un périple automobile à la recherche de lieux inspirants pouvant accueillir les futurs tournages. C’est à ce moment que débute l’écriture de la série. À eux deux, ils vont écrire la moitié de la saison en noir et blanc. À ce stade, ils ne savent pas encore qui va interpréter le rôle de la nouvelle partenaire de Steed, qui se nomme alors Samantha. Les deux scénaristes vont ainsi découvrir la base de la Royal Air Force de Bovingdon, située près du village de Bovingdon, dans le Hertfordshire, en Angleterre.

La base fut construite entre 1941 et 1942 pour accueillir les bombardiers de la RAF. Elle est équipée d’une piste principale et de deux pistes secondaires. La base est cependant cédée à la United States Army Air Forces dès août 1942. Plusieurs vedettes américaines y font alors escale pour remonter le moral des troupes, comme Clark Gable, James Stewart ou Glenn Miller.

Après la guerre, la base est restituée à la RAF et une exploitation civile est autorisée. Le site accueille alors aussi bien des opérations civiles que militaires. En 1951, les Américains reviennent s’installer à Bovingdon, dans le cadre des dispositifs de l’OTAN. En 1968, le ministère de la Défense annonce la fermeture de la base pour des raisons budgétaires, et l’aérodrome est définitivement fermé en 1972.

La RAF Bovingdon apparaît de nouveau dans la production de The Avengers en novembre 1968 (Take Me to Your Leader). Le site a également servi de décor dans plusieurs films de guerre majeurs : The War Lover (Philip Leacock, 1962), 633 Squadron (Walter Grauman, 1964) et Mosquito Squadron (Boris Sagal, 1969), ainsi que dans Hanover Street (Peter Hyams, 1979) et un épisode de Blake’s 7 (The Harvest of Kairos). Le site a également été utilisé pour le tournage de certaines scènes impliquant la voiture volante dans le film de James Bond L’Homme au pistolet d’or, avec Roger Moore.

Mais ce décor, d’un interêt exceptionnelle, a attiré d’autres productions TV. Une piste d’atterrissage du site aurait servi de décor au générique de la série télévisée Le Prisonnier (1967), où l’on voit Patrick McGoohan passer à toute vitesse au volant d’une Lotus Super Seven, et comme base américaine dans The Persuaders! (Element of Risk).

Après avoir connu de nombreux usages, la base est finalement reconvertie en janvier 2018 en studios de télévision pour le réseau ITV, principalement dédiés à la production de jeux et de programmes de divertissement.

Le Joueur de flûte de Hamelin

Nous sommes tombés par hasard sur une base aérienne datant de la guerre. En parcourant les pistes désertes, en jetant un coup d’œil à l’intérieur des bâtiments, nous avions là tous les ingrédients d’une histoire. La tour de contrôle, aux fenêtres brisées, servait de refuge à des dizaines d’oiseaux qui somnolaient au soleil de l’après-midi. Hitchcock en aurait été enchanté. À la fin de la journée, nous avions une ébauche griffonnée au dos d’une enveloppe. Le processus habituel consiste à adapter le lieu au scénario. Dans ce cas précis, nous avons inversé la procédure : adapter le scénario au lieu. 

Roger Marshall, d’après Rodney Marshall, le 5 mai, sur le réseau X

Que vont-ils noter sur ce bout de papier ? On peut aisément imaginer ceci : « En route pour une fête à la station RAF 472 Hamelin célébrant la fermeture de la base, Steed percute un arbre avec sa Bentley en évitant un chien sur la route. Lui et Emma poursuivent le reste du trajet à pied, mais à leur arrivée à Hamelin, ils découvrent la base déserte : voitures et bicyclettes abandonnées, horloges toutes arrêtées à 11 heures. Depuis la tour de contrôle, ils voient un laitier abattu par un tireur embusqué alors qu’il traverse la piste, mais le corps disparaît mystérieusement. » Cette histoire iconique des Avengers est inspirée par la mésaventure du Mary Celeste et par le poème de Robert Browning, lui-même inspiré de la légende allemande du joueur de flûte de Hamelin (source : compte X de Rodney Marshall).

Le Mary Celeste est un brick-goélette américain découvert flottant à la dérive au large des Açores le 4 décembre 1872. Parti de New York un mois plus tôt, le navire présentait son gréement endommagé et une cale partiellement inondée, mais restait navigable. Sa cargaison d’alcool dénaturé était presque intacte, tout comme l’intérieur des cabines, pourtant aucun membre de l’équipage n’a été retrouvé. Le mystère entourant la disparition des marins n’a jamais été élucidé. C’est encore aujourd’hui un mystère absolu et l’un des exemples les plus célèbres de vaisseaux fantômes, de quoi inspirer les scénaristes.

Robert Browning (1812-1889) est un poète et dramaturge parmi les plus reconnus de l’époque victorienne. Il est notamment l’auteur du poème Le Joueur de flûte de Hamelin, inspiré de la célèbre légende allemande transcrite par les frères Grimm sous le titre original Der Rattenfänger von Hameln.

En 1284, la ville de Hamelin est envahie par les rats et les habitants, affamés, font appel à un mystérieux joueur de flûte pour les débarrasser de l’infestation. Grâce à sa musique, il attire les rats jusqu’à la rivière Visurge, où ils se noient. Mais les habitants refusent de le payer comme convenu et le chassent. Pour se venger, le joueur de flûte revient quelques semaines plus tard et attire les enfants de la ville hors de Hamelin. Ils disparaissent à jamais, emmenés dans une grotte.

De nombreux auteurs se sont inspirés de cette légende, parmi lesquels Johann Wolfgang von Goethe, les frères Grimm, Prosper Mérimée, Jean-Paul Sartre ou Guillaume Apollinaire. Jacques Demy en a réalisé une adaptation cinématographique avec Le Joueur de flûte (1972), et Hugues Aufray en a tiré la chanson Le Joueur de pipeau.

Le tournage de The Hour That Never Was débute le 5 juillet 1965 et Gerry O’Hara, le réalisateur, trouve tout sur place : une tour de contrôle, des hangars résonnants, un radôme, un vieux chasseur-bombardier de la Seconde Guerre mondiale3… Ces éléments furent une aubaine inespérée et, jusqu’au 15 juillet, des modifications furent apportées au scénario initial afin de les y incorporer. Le tournage s’achève le jour des 27 ans de Diana Rigg, le 20 juillet, avec une séquence qui fit l’objet d’une rude bataille entre ABC Television, représentée par Brian Tesler, et Brian Clemens : l’accélération de la bobine lorsque le véhicule du laitier s’en va n’était pas du goût de la chaîne. Ce procédé se retrouve également dans les épisodes suivants : Avec vue imprenable, Les Fossoyeurs et Meurtre par téléphone. (source : The Avengers de Piers Johnson).

Le Forgeron du village

Mais un autre poème va inspirer un scénario de Chapeau melon et bottes de cuir : Voyage sans retour, écrit cette fois par Brian Clemens. Ce scénario est d’ailleurs le premier à entrer en production, dès la fin octobre 1964. Faut-il y voir un hasard si, partis à la recherche de lieux originaux pour relancer la série, les deux scénaristes puisent chacun dans la poésie pour nourrir leurs histoires ?

Le cas de Voyage sans retour est toutefois un peu différent, car le scénario suit de manière beaucoup plus étroite les éléments du poème The Village Blacksmith de Henry Wadsworth Longfellow (1807–1882). Contemporain de Robert Browning, Longfellow est en revanche né et a vécu aux États-Unis.

Ce poème a fait l’objet d’une adaptation cinématographique muette réalisée par John Ford (1894-1973), sortie en 1922. L’intégralité du film est aujourd’hui perdue : une seule bobine a survécu. Il y a donc peu de chances que Brian Clemens ait pu voir ce film, et son inspiration semble bien provenir directement du texte poétique plutôt que de sa transposition à l’écran.

On retrouve dans le poème des éléments très précis que le scénario reprend presque littéralement, ne laissant aucun doute sur la source d’inspiration. Le maréchal-ferrant y est décrit comme un homme puissant, que l’on entend balancer son lourd marteau ; le sacristain fait sonner la cloche du village tandis que les enfants rentrent de l’école. Le dimanche, il se rend à l’église, écoute le pasteur prêcher et prier, et entend surtout la voix de sa fille chantant dans le chœur paroissial.

Autant de motifs qui se retrouvent transposés dans Voyage sans retour, confirmant l’ancrage direct du scénario de Brian Clemens dans le poème de Longfellow.

Dans cet épisode, toutes les séquences de novembre 1964 ont été tournées en extérieur, sur la côte est de l’Angleterre, dans le Norfolk. Les scènes du village ont été tournées à Wighton, celles de l’aérodrome sur l’ancienne base aérienne de la RAF Bircham Newton, située non loin de là et opérationnelle dès la Première Guerre mondiale.

Les scènes montrant Smallwood poursuivi par Saul et ses chiens ont été filmées à Gunhill, à l’extrémité est de la Holkham National Nature Reserve, quelque part entre Burnham Norton et Blakeney. L’église est celle de All Saints Church, située à Wighton, dans le comté de Norfolk.

Les séquences de l’arrivée à l’école, avec Mark Brandon puis Emma, ont été filmées dans les studios ABP Elstree à Borehamwood, Hertfordshire, utilisant les bâtiments des salles de montage comme façade de l’école primaire de Little Bazeley. De même, les scènes où Steed et Emma découvrent les bunkers de l’aérodrome pour accéder au quartier général souterrain de l’invasion ont été tournées à proximité du studio, à l’entrée d’un abri anti-aérien.4

Le Daily Mail du 29 septembre 1965 propose à ses lecteurs une critique de l’épisode : « Le thème de l’agent secret tourné en dérision compte désormais de nombreux représentants, mais The Avengers, la nouvelle série d’ABC (tournée à Londres et en Écosse), conserve son irrésistible extravagance si particulière. J’ai immédiatement été séduit par Emma Peel, la nouvelle assistante garçon manqué de Steed, vêtue d’une tenue de combat en matière extensible noire. Avec ses résonances d’espièglerie aristocratique, Emma Peel est un nom inspiré, et la touche d’humour que Diana Rigg apporte à son interprétation promet d’asservir des millions de téléspectateurs. »5

On note une certaine exaspération face à la prolifération des agents secrets sur les écrans TV en 1965. Emma Peel, en revanche, semble déjà avoir pleinement séduit l’auteur de la chronique.

Brian Sheriff

Il a existé une complicité manifeste entre Brian Clemens et Roger Marshall, du moins à leurs débuts. À la fin octobre 1964, les deux hommes se rendent ensemble en voiture jusqu’à la côte du Norfolk afin d’assister au tournage de Voyage sans retour, avec Elizabeth Shepherd, première interprète d’Emma Peel6. Roger Marshall n’était pourtant pas directement impliqué dans l’écriture de cet épisode.

Les relations se tendent par la suite. La réécriture par Clemens du scénario de Marshall Une petite gare désaffectée7, puis la désapprobation ouverte de Brian Clemens à l’égard de Un petit déjeuner trop lourd, écrit par Roger Marshall, marquent une rupture progressive. Mais ceci est une autre histoire.

Dans le documentaire Avenging the Avengers (Channel 4, 1992), Roger Marshall explique que Chapeau melon et bottes de cuir était devenue « la série de Brian Clemens » et qu’à partir d’un certain point, cela ne l’amusait plus. Il précise qu’il n’était pas brouillé avec Clemens, mais que celui-ci lui imposait des orientations et des choix d’écriture qu’il ne souhaitait pas suivre, en particulier au stade des scénarios. C’est à ce moment-là que Roger Marshall décide de quitter la série.

Roger Marshall (1934–2020) a fait ses études au Gonville and Caius College de Cambridge. Au vu du prestige de cette université, on peut supposer qu’il disposait d’un solide bagage intellectuel et littéraire. Brian Clemens (19312015), à l’inverse, quitta l’école à quatorze ans. Mais l’absence de diplôme fut largement compensée par un goût prononcé pour l’écriture inventive et une curiosité insatiable : lecteur, cinéphile assidu, il se forgea sa culture en dehors des cadres académiques.

Tous deux riches de ressources très différentes, ils se rejoignent pourtant sur un même terrain d’inspiration. Reste une question, sans doute insoluble : lequel des deux a, le premier, suggéré de puiser dans ces poèmes pour écrire les scénarios de Chapeau melon et bottes de cuir ?


  1. Après avoir réalisé dix-sept épisodes, Don Leaver signera néanmoins trois épisodes en format film : Meurtre par téléphone, L’Héritage diabolique et Comment réussir un assassinat. ↩︎
  2. Bill Bain a réalisé six épisodes vidéo, mais aussi Les Espions font le service, en format film. ↩︎
  3. Il s’agit d’un de Havilland Mosquito, avion bimoteur britannique extrêmement polyvalent de la Seconde Guerre mondiale, surnommé « the Wooden Wonder » (« la Merveille de bois ») ou « the Timber Terror » (« la Terreur de bois ») en raison de ses performances remarquables. Il s’avéra également être un avion relativement furtif face aux radars, bien que cela n’ait pas été envisagé comme tel au départ. ↩︎
  4. Source : The Avengers On Location de Chris Bentley & John Hough (2007) ↩︎
  5. Daily Mail, 29 septembre, critique de The Town of No Return, par Peter Black. Source : Deadline, site hébergé par theavengers.tv ↩︎
  6. Source : message de Rodney Marshall publié sur X le 12 octobre 2025 ↩︎
  7. On ne sait pas si Roger Marshall était furieux ou simplement déçu, mais il refusa que son nom apparaisse au générique de la réécriture de l’épisode Une petite gare désaffectée, effectuée par Brian Clemens. Le producteur opta alors pour le pseudonyme de Brian Sheriff. ↩︎

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