Chapeau melon et bottes de cuir est le canon de la série télévisée britannique : le chapeau melon, le parapluie, les tenues extravagantes que l’on croirait sorties des boutiques de Carnaby Street, les cabines téléphoniques perdues dans la campagne, les anciennes Bentley et les magnifiques décapotables Lotus Elan, l’excentricité raffinée des esprits diaboliques qui menacent John Steed et ses partenaires… Tout le monde s’accordera à dire que The Avengers incarne l’Angleterre dans toute sa fantaisie et son élégance.

Et pourtant, en 1977, la série s’achève par une parodie à peine hilarante de Chapeau melon et bottes de cuir version Starsky et Hutch. Après une escapade peu heureuse en France avec trois épisodes (Le lion et la licorneLe long sommeil : Le réveil de l’oursLe long sommeil : La danse de l’ours), The New Avengers se délocalise au Canada. Il faut préciser que les problèmes financiers s’accumulent lors de cette dernière saison de 13 épisodes : Clemens et Fennell doivent parfois mettre la main à la poche pour financer un épisode entier, l’argent français promis par le mystérieux Rudolph Roffi ne semblant plus arriver. L’aventure se termine donc au Canada, et les producteurs Brian Clemens et Albert Fennell ne s’y intéressent plus guère. Ce sont pourtant les tout derniers épisodes d’une série qui avait débuté le 7 janvier 1961 sur ABC Weekend Television.

Seuls le chapeau melon et le parapluie de Steed rappellent encore l’Angleterre. Même les voitures anglaises ont disparu : sur le continent américain, Steed conduit une Toyota. Deux panneaux annoncent cette délocalisation malheureuse avant chacun des quatre épisodes (Complexe X41Les gladiateursBastion pirateEmily).

La raison de cette délocalisation n’est pas d’ordre scénaristique, mais, paradoxalement, financière. Tourner en France et au Canada s’avérait moins coûteux. Brian Clemens explique qu’à partir de ce choix imposé, il perdit le contrôle sur la série : « Nous avons eu des problèmes d’argent avec les Français, coproducteurs de The New Avengers, et ils ont exigé que certains épisodes soient tournés en France, d’autres au Canada. Cela a eu un impact énorme sur la qualité. Dès que nous avons changé de pays, nous avons commencé à perdre le contrôle. » (Collected Interviews: Voices from Twentieth-century Cinema, Wheeler W. Dixon, 2001)

C’est ainsi qu’en août 1977 s’achève, sans tambour ni trompette, le tournage de The New Avengers au Canada. Des trente-neuf épisodes initialement prévus, seuls vingt-six verront finalement le jour.

Mais si, pour les amateurs de Chapeau melon et bottes de cuir, cette période marque la fin définitive de la série, on peut aussi considérer que The New Avengers fut le brouillon d’une nouvelle création à succès signée Brian Clemens : The Professionals. Diffusée entre 1977 et 1983, la série compte cinq saisons et cinquante-sept épisodes de cinquante-deux minutes. Débarrassés des reliques de The Avengers, Les Professionnels s’inscrivent pleinement dans leur époque. Si la période « vidéo » avait constitué le brouillon réussi de la période « film » de The Avengers, The New Avengers aura été, à son tour, le brouillon — réussi ? — de The Professionals.

C’est d’ailleurs lors du tournage d’Obsession, dernier épisode réalisé au Royaume-Uni, que les deux futurs protagonistes de The Professionals furent recrutés. Une réplique y sonne comme un clin d’œil prémonitoire : Lewis Collins dit à Martin Shaw — « Peut-être devrions-nous retravailler ensemble, nous formons une bonne équipe ! » La nouvelle série était déjà en préparation. Mais ce n’est pas là notre sujet.

Mais le lien entre The Avengers et le Canada remonte à la genèse même de la série. L’histoire débute en 1958, lorsque la chaîne ABC engage le Canadien Sydney Newman pour produire sa série de téléfilms Armchair Theatre. Il se souviendra plus tard des circonstances dans lesquelles il accepta ce poste :

« Quand je suis arrivé en Angleterre, les dramatiques diffusées à la télévision ne parlaient pas vraiment à leur public. Les classes supérieures s’en moquaient éperdument ; et pourtant, on continuait à jouer des pièces de Terence Rattigan, Noël Coward et consorts, mettant en scène de charmants personnages de la haute société et leurs histoires du type “anyone for tennis”. Pendant ce temps, un vaste public achetait des téléviseurs sans jamais voir à l’écran quoi que ce soit qui reflète sa propre existence. Alors, lorsque j’ai pris la direction d’Armchair Theatre, je me suis juré de m’adresser à mon public. Mon public, c’étaient les gens de la classe ouvrière, et le meilleur moyen de les toucher était de dramatiser leur vie — non celle du milieu des “anyone for tennis”. Et pour cela, il fallait des scénarios originaux. »

Ainsi, le Canadien posa les bases d’une nouvelle télévision, très éloignée d’une BBC encore très institutionnelle. Les Britanniques s’équipaient massivement en récepteurs : la télévision devait devenir populaire — et, de toute façon, la télévision privée n’avait pas d’autre choix que de l’être. Newman disait un jour que la plupart des gens n’iraient pas au théâtre, même si on leur offrait des billets gratuits et une bière à l’entracte. La scène traditionnelle n’avait rien à leur offrir. Et tant que Armchair Theatre se contenterait de présenter des pièces semblables à celles du West End, elle resterait tout aussi déconnectée de son public. Armchair Theatre, sous la direction de Sydney Newman, resta à la fois influent et populaire. En avril 1960, la série présenta A Night Out de Harold Pinter, qui attira l’audience la plus importante de la semaine — estimée à près de six millions de téléspectateurs. Pragmatique, le Canadien fit de ce programme un incontournable d’une télévision à la fois populaire et exigeante.

Mais en 1960, alors qu’Howard Thomas, le directeur d’ABC TV, rencontre des problèmes avec sa série Police Surgeon — tant au niveau de l’audience qu’avec un médecin de la police ayant inspiré les scénaristes — Sydney Newman est invité à créer un programme sur les cendres de l’ancienne série. Newman pose immédiatement les grandes lignes de ce qui deviendra The Avengers : un titre accrocheur, un homme mystérieux travaillant pour la CIA ou Scotland Yard, John Steed, et bien entendu Ian Hendry dans le rôle du médecin, comme dans la série précédente.

Sydney Newman n’en dira pas plus et confiera le pilote à Ray Rigby et Brian Clemens. Mais l’histoire canadienne continue : il nommera producteur Leonard White, un Anglais ayant passé plusieurs années au Canada. White avait déjà été producteur à titre partiel sur Police Surgeon. Arrivé outre-Atlantique en 1953 pour le théâtre, il dirigea plusieurs pièces avant de suivre vers la fin de la décennie une formation à la jeune CBC (Canadian Broadcasting Corporation), la télévision publique canadienne, où il fit la connaissance de Sydney Newman.

L’histoire de la radio et de la télévision canadiennes est étrangement liée au chemin de fer. Soucieuses de divertir leurs passagers, les compagnies ferroviaires canadiennes avaient en effet mis en place un réseau de radio le long de leurs lignes. Parallèlement, les États-Unis inondaient le Canada de leurs programmes. Pour contrer cette influence, l’État créa en 1936 un organisme de radiodiffusion sur le modèle de la BBC. La CBC avait alors un double rôle : diffuseur et régulateur jusqu’en 1952. De nombreuses innovations renforcèrent la radiodiffusion au Canada : lancement de la radio francophone en 1937, introduction de la FM en 1946, télévision en 1952, première licence privée en 1953, premier réseau télévisé d’un océan à l’autre en 1958, première émission tournée en couleur en 1963, premières émissions couleur régulières en 1966, et utilisation d’un satellite géostationnaire pour couvrir tout le Canada en 1978.

Mais qui incarnerait John Steed, l’homme mystérieux ? Leonard White recruta alors Patrick Macnee, un acteur que l’on pourrait qualifier de moyen, lui aussi parti au Canada en 1952 et ayant travaillé sur scène avec White. Macnee y avait choisi de partir pour gagner sa vie, laissant sa famille en Angleterre, ce qui sera tragique pour son couple. En plus de travailler pour la CBC, il fit quelques allers-retours aux États-Unis pour jouer dans des séries. Voyant peu d’avenir dans le métier d’acteur, il se reconvertit alors en producteur et réalisa une très belle série documentaire sur Winston Churchill, avant de disparaître ensuite de la scène professionnelle.

À son retour en Angleterre, acculé, cette proposition venue de White et Newman tomba à point nommé. Il la raconte dans ses mémoires : « Noël approchait… »

La série s’est donc construite autour de trois figures clés : le directeur, Sydney Newman ; le producteur, Leonard White ; et l’acteur, Patrick Macnee. Tous trois s’étaient déjà côtoyés au Canada, chacun avec des responsabilités différentes, et une estime réciproque s’était installée. Macnee fut engagé tandis que Newman fit entièrement confiance à White pour façonner ce nouveau format.

En 1962, Sydney Newman fut recruté par la très guindée BBC pour redynamiser ses programmes. Le choc culturel fut total : l’excentricité de Newman et son pragmatisme furent difficiles à accepter. Pourtant, il y créa Doctor Who, une série de science-fiction destinée aux adolescents, encore diffusée aujourd’hui.

Mais The Avengers connut un tournant : une idée révolutionnaire, insolente, presque incongrue — à la limite de la mauvaise blague potache. Une femme allait devenir la partenaire de l’homme mystérieux. Et c’est le scénariste John Lucarotti qui, en 1992, raconta cette affaire… canadienne.

Alors qu’une grève des acteurs paralysait la production et que l’acteur principal, Ian Hendry, avait décidé de partir, la série se trouvait en péril. Dans un bureau d’ABC se tenaient Sydney Newman, Leonard White, John Bryce (futur producteur de The Avengers) et John Lucarotti, scénariste anglais naturalisé canadien, qui, comme White, avait travaillé pour la CBC dans les années cinquante. Il y avait écrit plus de deux cents scripts durant cette période pionnière de la télévision, se faisant remarquer par Newman et White, lesquels l’engagèrent par la suite pour The Avengers.

Quelqu’un aurait alors lancé : « Cherchez la femme ! » On ne sait si cette phrase a été prononcée dans la langue d’Alexandre Dumas, comme il se doit, car l’interview de Lucarotti était justement en français. L’idée s’imposa aussitôt comme une évidence pour tous les présents — mais pas pour la direction d’ABC TV, qui finit pourtant par laisser Newman donner vie à cette “absurdité”.

John Lucarotti ne fut pas un scénariste prolifique de The Avengers, mais il semble avoir été présent en coulisses, réfléchissant à l’évolution de la série. On lui doit toutefois le scénario de l’excellent Castle De’Ath, avec Diana Rigg. Plus tard, il rejoindra l’aventure Doctor Who et écrira une quinzaine de scénarios pour cette série créée par Sydney Newman pour la BBC.

John Bryce était le seul, dans la pièce, à ne pas avoir d’histoire canadienne. Et pourtant, il sera à l’origine d’une autre aventure canadienne pour The Avengers. En effet, c’est à lui que l’on confia la production de la série après le départ de Diana Rigg, lorsqu’ABC remercia Brian Clemens et Albert Fennell. Bryce recruta alors une jeune Canadienne : Linda Thorson (de son vrai nom Linda Robinson), une actrice encore inconnue du grand public.

Née à Toronto en 1947, elle n’a que vingt ans lorsqu’elle débute dans la série. Mais l’expérience tourna court : John Bryce fut à son tour remercié, et Fennell et Clemens reprirent la main. Le rêve se transforma vite en cauchemar pour Linda Thorson. Après la chaîne ABC TV, ce furent les producteurs eux-mêmes qui exprimèrent leur mécontentement. Brian Clemens ne s’est jamais caché du fait qu’il ne l’aurait jamais recrutée.

Pourtant, Tara King tiendra bon. Son personnage évoluera rapidement vers l’idée que Fennell et Clemens se faisaient de la partenaire idéale de Steed. Trente-trois épisodes seront tournés avec la plus britannique des Canadiennes.

Arrivée à Londres en 1965 pour étudier la danse et le chant, Linda Thorson n’avait jamais vu la série, mais savait qu’elle comptait parmi les plus populaires de son temps. C’est sur le conseil du cinéaste John Huston (1906-1987) — qui envisageait de l’engager pour un film — qu’elle se présenta au casting (source : Chapeau melon au royaume de l’imaginaire, Didier Liardet, éditions Yris). Elle fut finalement choisie face à l’actrice Tracy Reed (1941-2012), vue dans Trop d’indices.

Ce rôle marqua ses débuts à l’écran — et quels débuts ! — dans un premier rôle. Elle avait obtenu son diplôme avec mention de la Royal Academy of Dramatic Art, incluant des distinctions en art oratoire et en chant (soprano), le 1er juillet 1967. Son nom de scène, Thorson, provient de la dernière partie du nom de son premier mari, Barry Bergthorson (1938-2022), réalisateur, qu’elle épousa en 1964 avant de divorcer en 1970.

Si Chapeau melon et bottes de cuir est une série qui, sans aucun doute, sent bon la Grande-Bretagne, elle a pourtant été, en coulisses, inspirée par ce que l’on pourrait appeler « l’aventure canadienne » : l’arrivée de Sydney Newman, venu mettre un coup de pied dans la fourmilière d’une télévision qui se devait d’être inventive, et de ceux qui s’étaient formés à la production télévisuelle au Canada dans les années 1950.

Linda Thorson, l’agent 69 dans la série, apparaît à l’écran comme plus londonienne que les Londoniennes, aussi bien à l’image que dans la vie. Et si les quatre derniers épisodes de The New Avengers furent tournés — accidentellement — au Canada, cela constitue en quelque sorte un clin d’œil malicieux à cette « aventure canadienne » des années cinquante.

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