Dans le cadre des 60 ans du personnage d’Emma Peel, nous vous proposons ici la retranscription en français de l’entretien accordé par Dame Diana Rigg à l’émission HardTalk1, diffusée sur les chaînes d’information de la BBC (et notamment la plus célèbre, BBC World, présente sur toutes les box). Nous sommes à l’été 2016 et Diana Rigg revient sur sa carrière sans éluder les questions, avec élégance et humour.
Dans cet échange mené par Stephen Sackur, elle retrace avec franchise les grandes étapes de son parcours : son rôle de Lady Olenna Tyrell dans Game of Thrones, la popularité inattendue que lui valut Chapeau melon et bottes de cuir, mais aussi l’expérience James Bond. Elle évoque son rapport au métier d’actrice, la question de l’égalité salariale, la célébrité parfois pesante, ainsi que sa passion intacte pour le théâtre, qu’elle considère comme la véritable clé de la longévité artistique.
Transcription
Stephen Sackur : Bienvenue dans HARDtalk. Je suis Stephen Sackur. Mon invitée aujourd’hui est une grande actrice britannique dont l’ensemble de l’œuvre représente une sorte de paradoxe dans l’esprit du public. Dame Diana Rigg restera à jamais associée à des rôles qui n’ont pourtant été presque qu’un à-côté dans sa longue carrière. Je pense à son personnage dans Chapeau melon et bottes de cuir et à son rôle de « Bond girl ». Tous deux ont suscité énormément d’attention. Mais c’est au théâtre qu’elle a obtenu les éloges de la critique et remporté une multitude de récompenses. Elle tient aujourd’hui un rôle emblématique dans la série à succès Game of Thrones. Alors, comment a-t-elle vécu les caprices et l’imprévisibilité d’une carrière d’actrice ?
[Générique musical.]
Stephen Sackur : Dame Diana Rigg, bienvenue dans HARDtalk.
Diana Rigg : Merci.
Stephen Sackur : Je voudrais commencer par une question assez simple. Votre manière d’aborder le métier d’actrice aujourd’hui est-elle à peu près la même qu’elle l’a toujours été, ou a-t-elle radicalement changé au fil des années ?
Diana Rigg : Je crois qu’elle est plus ou moins la même. J’ai posé la question à un de mes amis, qui me connaît depuis cinquante ans, parce que… quand on travaille avec des personnes plus jeunes, on reçoit les vagues d’ambition qui émanent d’elles. J’ai donc demandé à cet ami : « Est-ce que j’étais ambitieuse ? » Il m’a répondu : « Non. Tu as toujours été reconnaissante. » Et je crois que cela résume assez bien ma carrière.
Stephen Sackur : J’imagine que la différence, après avoir fait tant de choses pendant une période aussi longue, c’est que vous vous sentez beaucoup plus sûre de qui vous êtes, de la direction que vous prenez et de ce que vous avez déjà accompli. Je me demande si cela change quelque chose.
Diana Rigg : Oui, bien sûr que cela change quelque chose. J’ai toujours aimé travailler. Je ne vis pas pour travailler. J’ai toujours eu une vie à côté de mon métier, si bien que j’ai eu une vie équilibrée. Parce que, maintenant, je regarde en arrière — à mon âge, on a tendance à le faire — et j’ai toujours eu une vie personnelle assez remplie, tout en ayant eu, Dieu merci, énormément de chance dans ma vie professionnelle.
Stephen Sackur : J’ai déjà le sentiment que vous aimez ce que vous faites. Je suppose qu’aujourd’hui vous le faites forcément parce que vous aimez cela. Quand vous avez commencé, il fallait mettre du pain sur la table : c’était votre métier. Maintenant, j’imagine que vous le faites simplement parce que vous le choisissez et parce que cela vous amuse.
Diana Rigg : Oui, mais aussi… Je ne comprends tout simplement pas les gens qui dénigrent ce qu’ils font. Des acteurs disent, vous savez : « Au fond, nous sommes des enfants », ou : « Nous sommes des êtres inachevés », ou encore : « Sur scène, nous ne faisons que vivre nos fantasmes. » C’est terriblement réducteur pour une profession qui remonte tout de même à 640 avant Jésus-Christ.
Stephen Sackur : L’un des clichés veut que les acteurs soient des êtres profondément peu sûrs d’eux, à la recherche d’une identité, et que ce soit justement pour cela qu’ils sont attirés par un métier dans lequel ils peuvent constamment jouer d’autres personnes, habiter d’autres êtres.
Diana Rigg : Je m’inscris en faux contre cela. Enfin, pas avec une indignation immense ; je trouve simplement que ceux qui parlent ainsi sont stupides. Parce que, si vous voulez rendre justice au métier d’acteur, vous devez avoir une connaissance profonde de la condition humaine et de vous-même. Quand vous acceptez un rôle, vous devez mesurer la distance qui vous sépare de ce personnage, puis combler cette distance — la combler avec de la vérité. Sarah Siddons2 disait : « J’examine un rôle pour voir s’il existe dans la nature ; s’il y existe, alors je sais qu’il peut être joué. » Il faut donc transformer la page écrite en quelque chose de naturel.
Stephen Sackur : Sur cette base, y a-t-il beaucoup de rôles que vous avez refusés parce que vous n’y croyiez tout simplement pas ?
Diana Rigg : Non. En général, je me suis plutôt dit : « Si je n’y crois pas, c’est un défi. Il faut que je le rende crédible. » Et, puisque nous parlons de croyance, l’une des choses les plus émouvantes dans notre profession — particulièrement au théâtre — est que les gens viennent pour croire. Ils vous prêtent leur foi. Ils ne viennent pas avec cynisme ; ils veulent croire. Et c’est un très, très beau cadeau qu’ils nous font.
Stephen Sackur : Vous avez parlé du théâtre, et nous y reviendrons longuement. Mais je voudrais, en un sens, partir de l’ici et maintenant, puis remonter le fil de votre carrière. Pour beaucoup de gens, l’ici et maintenant, c’est le rôle que vous avez trouvé dans l’une des plus grandes séries télévisées de notre époque : Game of Thrones3. La distribution comprend quantité de jeunes acteurs très en vue, mais la série vous offre aussi un rôle absolument formidable. Qu’avez-vous ressenti en entrant dans une œuvre devenue un tel phénomène ?
Diana Rigg : Je n’avais pas conscience de m’engager dans quelque chose d’aussi énorme. Je n’en avais vraiment aucune idée. Comme toujours, j’étais profondément reconnaissante d’obtenir le rôle — et d’obtenir, en plus, un rôle aussi bon. Je prends vraiment plaisir à le jouer.
Stephen Sackur : Votre personnage s’appelle, je crois, Lady… Olenna Tyrell. C’est une sorte de mégère.
Diana Rigg : Oh oui.. Elle est aussi franchement malfaisante. Je suis douée pour incarner le mal.
Stephen Sackur : Voyons à quel point. Voici un petit aperçu de cette dame malfaisante. Regardons l’extrait.
[Extrait de Game of Thrones.]
Stephen Sackur : C’est un petit extrait formidable, parce qu’il donne une véritable idée de votre force et de votre méchanceté.
Diana Rigg : Oui, mais cela tient aussi aux scénaristes. Je les remercie de m’avoir donné une aussi bonne scène.
Stephen Sackur : C’est intéressant, parce que j’ai interviewé dans HARDtalk un certain nombre d’actrices qui ont déploré la rareté des grands rôles pour les femmes à mesure qu’elles vieillissent et avancent dans leur carrière. Est-ce quelque chose que vous avez vécu, ou pas du tout ?
Diana Rigg : J’ai vraiment eu de la chance. Vraiment. Et je crois que, d’une certaine façon, je me suis développée et que je suis devenue une meilleure actrice en vieillissant.
Stephen Sackur : Pensez-vous que certaines actrices sont trop difficiles dans leurs choix ? Parce que c’est presque devenu un cliché. Je vais vous citer une actrice remarquable, Kristin Scott Thomas, qui dit en substance : « Toutes ces histoires de femmes plus âgées qui ne trouvent plus de rôles au cinéma peuvent devenir très ennuyeuses, mais c’est vrai : c’est une catastrophe. »
Diana Rigg : Je crois qu’elle parle du cinéma.
Stephen Sackur : Est-ce différent ?
Diana Rigg : Je crois que oui. Et je ne peux pas vraiment me prononcer, parce que ma carrière au cinéma est quasiment négligeable. J’ai fait quelques films, mais je ne suis pas connue pour mon travail au cinéma.
Stephen Sackur : Nous en viendrons au cinéma, parce qu’il existe un rôle en particulier que vous avez joué et qui est entré dans l’histoire : c’était un James Bond, et tout le monde se souvient des James Bond. Mais je ne veux pas encore y venir. Je voudrais rester sur la manière dont Game of Thrones fait écho à quelque chose que vous avez fait au début de votre carrière : une autre série télévisée culte, The Avengers. Les époques et les styles sont très différents, mais il y a quelque chose d’assez semblable dans la manière dont les deux séries ont saisi l’esprit de leur temps. Êtes-vous d’accord ?
Diana Rigg : Oui, je crois. Emma Peel… Je déteste vraiment ce nom — on ne peut guère faire plus cliché. Mais enfin, Emma Peel était très en avance sur son temps. La raison en est qu’à l’origine, il y avait deux hommes : Patrick Macnee et un autre acteur dont le nom m’échappe. Cet autre acteur est parti, Honor Blackman l’a remplacé, et ils n’ont pas modifié les scénarios.
Stephen Sackur : C’était donc un rôle écrit pour un homme, qui a fini par être joué par une femme. C’est peut-être pour cela que tant de gens ont dit : « Mon Dieu, c’était révolutionnaire ! » Il s’agissait d’un véritable rôle de femme forte, indépendante, l’égale d’un homme.
Diana Rigg : C’est exact.
Stephen Sackur : Parce que le rôle n’était pas, au départ, censé être féminin.
Diana Rigg : Exactement. C’est ainsi que cela s’est produit.
Stephen Sackur : Vous avez succédé à Honor Blackman. Vous étiez très jeune. Vous aviez fait vos classes au théâtre, dans des théâtres de province, ainsi qu’à la Royal Shakespeare Company, en jouant Shakespeare. Et soudain, on vous a arrachée à tout cela pour vous annoncer que vous alliez tenir ce rôle très glamour dans une nouvelle série télévisée.
Diana Rigg : J’étais à la Royal Shakespeare Company depuis cinq ans et je m’étais peu à peu hissée jusqu’aux premiers rôles. Je suis partie parce que je sentais que je devais élargir mon registre. Je ne voulais pas être uniquement une actrice shakespearienne. Et le monde de la télévision était là, il me faisait en quelque sorte signe. J’ai eu une chance incroyable d’obtenir une audition, puis le rôle.
Stephen Sackur : Pour les habitants de cette planète qui ne se souviennent pas de The Avengers ni du style très particulier des années 1960 que la série incarnait, regardons un extrait d’Emma Peel, super-détective dans The Avengers, vêtue d’une tenue très particulière.
[Extrait de la célèbre scène de combat où, face à son adversaire, Emma Peel claque des doigts dans Mort en magasin.]
Stephen Sackur : C’est saisissant. Évidemment, après ce que je viens de voir, je ne vais pas vous chercher querelle dans ce studio. Mais qu’éprouvez-vous en regardant cela aujourd’hui ? Quand on prononce votre nom, les premières images qui viennent à l’esprit sont, je crois, celles de la combinaison moulante et d’Emma Peel. Cela vous plaît-il, ou est-ce en réalité assez frustrant ?
Diana Rigg : Non, là encore, j’en suis très reconnaissante. La seule chose frustrante, c’était cette combinaison. Mon Dieu, elle était inconfortable ! Il me fallait une bonne demi-heure pour aller aux toilettes : il fallait sortir de cette chose, la décoller de soi… Mais je lui suis très reconnaissante. Elle m’a brusquement propulsée bien au-delà de tout ce que des années de travail au théâtre avaient pu m’apporter.
Stephen Sackur : C’est tout de même frustrant, d’une certaine façon, pour quelqu’un qui aime autant le théâtre : avec seulement deux années dans cette série, vous avez pu franchir toutes les barrières et toucher un public immense, comme des années et des années de théâtre classique ne l’avaient pas permis.
Diana Rigg : Oui. Et je suis retournée à Stratford4 — je crois que c’était après la deuxième année — pour jouer La Nuit des rois, afin de dire : « Regardez, je peux faire venir du monde dans les salles. » En réalité, je faisais les deux en même temps : je tournais The Avengers et je jouais La Nuit des rois5.
Stephen Sackur : Il y a une chose qui m’intrigue. On a proposé toutes sortes d’analyses de ce que représentait Emma Peel, et beaucoup passent par un prisme féministe. Certaines féministes disent qu’elle était formidable et révolutionnaire : une femme forte, indépendante, extraordinairement compétente, partenaire à égalité avec un homme. D’autres disent : « Oui, mais quelle horreur que cette femme indépendante ait dû porter des talons hauts, une combinaison moulante et paraître si glamour. Les hommes, eux, n’avaient pas à subir tout cela. »
Diana Rigg : Qu’est-ce qu’elles voulaient ? Des jambes poilues ? Bien sûr que c’était glamour. Quand vous tenez le premier rôle dans une série télévisée — et dans ce genre de série — pourquoi ne pas présenter le glamour en même temps que l’autonomie ? Je n’y vois aucun problème.
Stephen Sackur : Alors que vous étiez une actrice très en vue, dans la vingtaine puis la trentaine, connaissant un succès croissant, diriez-vous que vous aviez des instincts féministes ?
Diana Rigg : J’ai toujours eu des instincts féministes en matière d’égalité salariale. Je crois qu’une grande partie du problème… C’est encore aujourd’hui une question considérable. À Hollywood, des actrices mènent des campagnes. Nous avons vu les joueuses de tennis mener leur combat ; les actrices se battent constamment sur cette question aux États-Unis. Katharine Hepburn a lancé le mouvement il y a de très nombreuses années. Le gouffre entre les hommes et les femmes est absolument ridicule.
Stephen Sackur : Est-il vrai que, sur le tournage de The Avengers, vous avez découvert que les cadreurs masculins gagnaient davantage que vous ?
Diana Rigg : Oui. Et quand je m’en suis plainte et que l’affaire est arrivée dans les journaux, on m’a décrite comme incroyablement mercenaire. C’était à l’époque ; aujourd’hui, on ne le ferait plus.
Stephen Sackur : Vous étiez amie avec Patrick Macnee, votre partenaire dans la série. Était-il payé beaucoup plus que vous ?
Diana Rigg : Je ne le lui ai jamais demandé. Nous ne sommes jamais allés sur ce terrain. Je ne voulais pas le placer dans cette situation. C’était mon combat, et je devais le mener seule.
Stephen Sackur : Il y a autre chose qui m’intéresse lorsque nous regardons ces anciennes images. Nous avons parlé de Game of Thrones. Les jeunes acteurs de la série sont aujourd’hui plongés dans un univers de célébrité : ils alimentent les magazines et tout ce qui va avec. L’époque était différente au milieu et à la fin des années 1960, quand vous tourniez The Avengers. Je me demande si vous avez tout de même connu quelque chose de semblable et comment vous avez vécu la culture de la célébrité qui s’est peut-être imposée à vous.
Diana Rigg : Je n’y étais absolument pas préparée. Absolument pas. Je crois que les jeunes, aujourd’hui, y sont préparés, parce qu’ils voient cela tout autour d’eux, qu’ils le lisent dans les magazines, etc. Moi, j’étais naïve. Très naïve. Je n’en avais aucune idée. Le courrier des admirateurs affluait. Je n’avais pas de secrétaire. Il s’accumulait ; je mettais tout à l’arrière de ma Mini et je conduisais avec tout ce courrier, en me sentant terriblement coupable.
Stephen Sackur : Cela vous plaisait-il ?
Diana Rigg : Non. Je me sentais coupable parce que, d’abord, je n’avais pas les photographies qu’ils voulaient tous que je leur envoie. Je ne savais absolument pas comment m’y prendre pour gérer le courrier des admirateurs. Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre comment faire. Je crois qu’aujourd’hui les gens reçoivent de l’aide — les studios les aident peut-être, ou quelqu’un d’autre. Moi, je n’avais que ma mère.
Stephen Sackur : Vous avez également dit — j’aime beaucoup cette remarque — que, lorsque vous jouez avec les acteurs de Game of Thrones, il vous arrive de les regarder et de penser : « Ces chers petits, ces jeunes… Ces chers petits, vous n’avez aucune idée de ce que sera le reste de votre vie si vous ne faites pas un véritable apprentissage. Et si j’ai l’air d’une vieille peau qui radote en disant cela, eh bien, c’est ce que je suis. »
Diana Rigg : Oui, c’est vrai.
Stephen Sackur : Avez-vous le sentiment que la génération actuelle de jeunes acteurs à succès ne fournit pas réellement tout le travail nécessaire ?
Diana Rigg : Ils sont soudain catapultés dans cet univers des séries. C’est un univers, mais ce n’est pas le seul. Et je crois… Vous savez, j’ai toujours pensé que la scène donne de la longévité. Je crois que le cinéma vous recrachera à un certain âge, que la télévision vous recrachera à un certain âge, mais que le théâtre ne le fera jamais. Ils ont vraiment besoin de monter sur scène et de découvrir, grâce au public, ce qu’ils valent véritablement.
Stephen Sackur : C’est fascinant. Puisque nous parlons du cinéma : vous dites qu’il peut si facilement recracher un acteur. Mais certains rôles restent longtemps dans les mémoires, et je crois que vous pouvez en revendiquer un : votre rôle dans l’un des James Bond, Au service secret de Sa Majesté. On se souvient de ce film, j’imagine, en partie parce que George Lazenby n’a interprété Bond qu’une seule fois, mais aussi parce que votre personnage féminin — la femme dont Bond tombe amoureux — était très différent de la plupart des « Bond girls ». C’était un personnage plus profond, plus humain, et l’histoire aboutissait même au mariage de votre personnage avec Bond. Voyons comment vous avez joué ce rôle aux côtés de Bond.
[Extrait d’Au service secret de Sa Majesté.]
Stephen Sackur : Voilà donc Tracy di Vicenzo, je crois que c’était le nom de votre personnage. Était-ce agréable ? Beaucoup de femmes qui ont joué ce qu’on appelle des « Bond girls » se retrouvent enfermées dans cette image. Vous est-il arrivé la même chose, ou y avez-vous échappé ?
Diana Rigg : Non, non, pas du tout. Vraiment pas.
Stephen Sackur : Vous avez toutefois dit par la suite qu’il avait été assez difficile de jouer aux côtés de George Lazenby.
Diana Rigg : George était difficile. Il n’y a aucun doute là-dessus. Et, en conséquence, il n’a pas été réinvité.
Stephen Sackur : Mais cela ne signifie pas qu’il n’était pas à la hauteur ?
Diana Rigg : Non, il était tout à fait bon. Il l’était vraiment, vraiment. Enfin, je crois. Je n’ai pas revu le film depuis des années, à part cet extrait, mais oui, je le trouvais bon. Seulement, en dehors du tournage, il était extrêmement difficile et exigeant. Les producteurs ont fini par se dire : « Cela suffit. »
Stephen Sackur : La légende du cinéma veut que, parce que vos relations avec lui étaient assez difficiles, vous ayez mangé de l’ail avant les scènes intimes.
Diana Rigg : Oui. C’était tellement idiot. Il m’en a accusée.
Stephen Sackur : Il vous en a réellement accusée ?
Diana Rigg : Oui. Ce qui s’est passé, en réalité, c’est que j’avais mangé par erreur du pâté de foie de volaille au déjeuner, et qu’ils avaient mis de l’ail dedans. Mais ce n’était pas volontaire. Et je suis absolument certaine qu’avant la scène de baiser, j’avais fait tout ce que font les acteurs : me brosser les dents, mâcher du chewing-gum, utiliser un spray, tout ce genre de choses. Mais à ce moment-là il était devenu paranoïaque, et il a cru que je l’avais fait exprès. Ce n’était pas le cas. Je ne songerais jamais à faire une chose pareille.
Stephen Sackur : Je suis vraiment heureux que nous ayons éclairci cette affaire.
Diana Rigg : Moi aussi, parce qu’elle traîne depuis vingt-cinq ans.
Stephen Sackur : Parlons de la confiance et de la sécurité — ou plutôt de l’insécurité — dans le métier d’acteur. Vous avez dit au fil des années qu’en repensant aux rôles que vous aviez joués et à la vie que vous meniez lorsque vous étiez une jeune actrice, vous regrettiez de ne pas avoir eu davantage confiance en vous et de ne pas avoir été plus à l’aise dans votre peau.
Diana Rigg : Oui. En réalité, le manque de confiance est une forme de torture que l’on s’inflige à soi-même. C’est ridicule. J’ai oublié qui l’a dit — Olivier6, peut-être, ou quelqu’un d’autre — mais il disait qu’on est égoïste quand on s’inquiète et qu’on ne cesse de s’inquiéter pour soi-même. Parce que jouer consiste à donner, à aller vers l’extérieur ; manquer de confiance vous fait en quelque sorte vous replier sur vous-même et tourner votre regard vers l’intérieur. Je crois avoir perdu du temps à ne pas avoir suffisamment confiance en moi.
Stephen Sackur : Est-ce lié au fait que vous avez connu une période merveilleuse, dans les années 1990, durant laquelle vous avez remporté quantité de récompenses pour une série de très grands rôles au théâtre ?
Diana Rigg : C’était une époque absolument glorieuse. Je la dois au metteur en scène Jonathan Kent7, avec qui j’ai travaillé sur une pièce après l’autre : Médée, Phèdre… Mère Courage8. C’est lui qui m’a placée là-haut et qui m’a témoigné sa confiance. Je n’éprouve que de la gratitude pour cette période de ma vie, parce qu’elle a vraiment été merveilleuse et que j’ai eu énormément, énormément de chance. Peu d’actrices ont l’occasion de jouer ces rôles les uns après les autres. À quel point ai-je eu de la chance !
Stephen Sackur : Je ne crois pas que ce soit seulement de la chance. C’est du talent. Mais une autre chose remarquable est que vous semblez avoir parfaitement compris que le théâtre connaît des hauts et des bas, que l’on peut recevoir de mauvaises critiques et qu’en définitive, il vaut mieux hausser les épaules ou en rire que d’en être profondément blessé.
Diana Rigg : Oui. Il faut avancer. Il faut simplement avancer.
Stephen Sackur : Avez-vous reçu des critiques épouvantables qui vous sont restées en mémoire ?
Diana Rigg : La pire… C’était lorsque j’ai joué Abélard et Héloïse à Broadway9. Keith Michell et moi avions une scène de nudité.
Stephen Sackur : Que voulez-vous dire ?
Diana Rigg : Rien du tout. Sans culotte. C’était profondément inconfortable, absolument affreux — et froid. Et il y avait… Comment s’appelait-il déjà ? John Simon. C’était un petit monsieur hongrois assez laid, qui a écrit : « Diana Rigg est bâtie comme un mausolée de briques, avec un nombre insuffisant d’arcs-boutants. » [Rires.]
Stephen Sackur : Essayez donc de vous remettre de cela.
Diana Rigg : Comment rejouer ensuite la scène de nudité ? C’était tout simplement horrible.
Stephen Sackur : Ce qui est beau, c’est que vous avez su en trouver l’humour. Vous en avez même tiré un spectacle : vous avez rassemblé toutes ces critiques horribles, non seulement celles qui vous concernaient, mais aussi celles adressées à beaucoup d’autres grands acteurs. Et vous en avez fait un livre dont le titre est l’un des meilleurs qui soient : No Turn Unstoned. C’est devenu une œuvre à part entière, n’est-ce pas ?
Diana Rigg : Oui. Pour commencer, les mauvaises critiques doivent être drôles — et la mienne l’est. Mais le fait de pouvoir les citer est aussi cathartique : obtenir un rire à la fin divise en quelque sorte la douleur par deux.
Stephen Sackur : Pensez-vous que certains acteurs prennent leur métier un peu trop au sérieux ?
Diana Rigg : Un tout petit peu.
Stephen Sackur : Et qu’ils se prennent eux-mêmes trop au sérieux ?
Diana Rigg : Il y a beaucoup de rires dans cette profession. Beaucoup. Et je crois que se prendre trop au sérieux est une grave erreur.
Stephen Sackur : Nous arrivons presque au terme de l’émission. Je ne crois pas que quiconque, où que ce soit dans le monde, me pardonnerait si vous ne me disiez pas exactement ce qui va se passer dans Game of Thrones.
Diana Rigg : Je ne peux pas. Ils me renverraient si je le faisais.
Stephen Sackur : Ne me donnez pas toute l’intrigue. Mais quand reprenez-vous le tournage ?
Diana Rigg : Plus tard dans l’année. Oui, dans deux ou trois mois, je crois. Je n’ai pas encore reçu le scénario, donc je ne sais pas ce qui va se passer.
Stephen Sackur : Savez-vous si votre personnage va être tué ? Il y a tant de morts dans Game of Thrones.
Diana Rigg : Je n’en ai pas la moindre idée. Je sais seulement qu’ils vont… Enfin, ils ont annoncé qu’ils allaient terminer la série l’année prochaine.
Stephen Sackur : Très bien. Elle arrive donc, de toute évidence, à sa fin. Ensuite, vous trouverez autre chose.
Diana Rigg : Oui, absolument.
Stephen Sackur : Dame Diana Rigg, ce fut un plaisir. Merci d’avoir participé à HARDtalk.
Diana Rigg : Merci. Merci beaucoup.
Invitée : Diana Rigg
Diffusée sur BBC News le 17 aout 2016
Durée 30 minutes
- HARDtalk est une émission de télévision et de radio de la BBC, diffusée du 31 mars 1997 au 26 mars 2025 sur les antennes britanniques et internationales de BBC News, ainsi que sur le BBC World Service. En 2025, elle a été remplacée par un nouveau programme intitulé The Interview. ↩︎
- Sarah Siddons (5 juillet 1755 – 8 juin 1831) est une actrice britannique du XVIIIe siècle, restée célèbre pour ses rôles tragiques, en particulier son interprétation de Lady Macbeth dans la pièce Macbeth de Shakespeare. ↩︎
- Game of Thrones, série américaine inspirée des romans de George R. R. Martin écrits depuis 1996. La série, composée de 8 saisons et 73 épisodes, a connu un succès mondial considérable. Elle a été diffusée par la chaîne américaine à péage HBO. Cette série n’est pas à mettre entre toutes les mains : la violence y est omniprésente. Vous êtes prévenus. ↩︎
- Stratford-upon-Avon, ville du Warwickshire, est connue comme le lieu de naissance de William Shakespeare en 1564 et abrite la Royal Shakespeare Company, qui s’y produit régulièrement. ↩︎
- La Nuit des rois, ou Ce que vous voudrez, est une comédie de Shakespeare écrite vers 1600-1601. ↩︎
- Diana Rigg fait référence à Laurence Olivier (1907-1989), comédien, metteur en scène, directeur de théâtre, réalisateur et scénariste britannique, qui domina le théâtre britannique au milieu du XXᵉ siècle. Un prix portant son nom a été créé en 1976 par la Society of London Theatre. Ces récompenses, l’équivalent des Molières en France, distinguent l’excellence dans le théâtre britannique. ↩︎
- Jonathan Kent CBE est un metteur en scène de théâtre et directeur d’opéra anglais. ↩︎
- Au cours des cinquante dernières années, Diana Rigg s’est produite régulièrement sur les scènes londoniennes, interprétant notamment des rôles marquants dans Jumpers (1972), My Fair Lady (1974, Eliza Doolittle), Night and Day (1978), Follies (1987), Médée (1992–1993), Mère Courage et ses enfants (1995), Qui a peur de Virginia Woolf ? (1996–1997), Humble Boy (2001), Soudain l’été dernier (2004), Honour (2006), Tout sur ma mère (2007) et Pygmalion (2011, Mrs. Higgins). ↩︎
- En 1970, elle a interprété le rôle d’Héloïse dans la production londonienne d’Abélard et Héloïse au West End, puis a fait ses débuts à Broadway lorsque la pièce y fut transférée en 1971. Dans cette pièce, elle apparaît nue sur scène, ce qui avait fait couler beaucoup d’encre à l’époque. Cette même année, elle reçut sa première nomination aux Tony Awards, récompenses théâtrales américaines décernées depuis 1947. En 1972, elle réitéra l’expérience dans la pièce Jumpers de Tom Stoppard. ↩︎
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