Ce billet constitue la suite du billet n°2 consacré à Brian Clemens.
Épisode judiciaire
Terry Nation est un scénariste très connu des amateurs de Chapeau melon et bottes de cuir. Il a écrit six épisodes de la saison Tara King, dont Invasion of the Earthmen, issu de la période John Bryce. Il est particulièrement intéressé par la science-fiction. Brian Clemens le considérait comme un bon professionnel, au point de venir à son secours en plein tournage de la saison 1968-1969 de The Avengers pour écrire des scénarios de la série Le Baron, à laquelle Terry Nation participait.
Il a également écrit pour: Les Champions, Département S, Amicalement vôtre et Le Saint. Il restera surtout connu pour être l’inventeur des Daleks dans Doctor Who : ces créatures enfermées dans des armures, dotées d’un vocabulaire d’une poignée de mots (dont « extermination ») et particulièrement redoutables, même pour le Docteur. Elles apparaissent dès le deuxième serial de la série, en décembre 1963, et sévissent toujours aujourd’hui.
Le 16 avril 1975, BBC One diffuse une série créée par Terry Nation: Survivors. Elle compte trois saisons et trente-huit épisodes d’environ cinquante minutes. L’intrigue débute après qu’une mystérieuse pandémie — ayant tué 4 999 personnes sur 5 000, déclenchée accidentellement par un scientifique chinois anonyme (tiens, tiens…) — a presque totalement anéanti la population mondiale.
Malheureusement pour Terry Nation, quelqu’un va revendiquer l’idée déposée quelques années plus tôt auprès de la Writers’ Guild of Great Britain, en 1965. Brian Clemens porta l’affaire devant la Haute Cour de justice, affirmant qu’il avait parlé de son concept en toute bonne foi à Terry Nation et que celui-ci avait exploité l’idée à son propre compte. Mais le coût exorbitant du procès poussa les deux parties à arrêter les frais. Chacun se considérant dans son bon droit, ni Clemens ni Nation n’en reparlèrent jamais.
Hollywood
Brian Clemens comprend alors que l’industrie cinématographique américaine est particulièrement offensive. L’Angleterre lui apparaît à la traîne, voire inexistante sur ce terrain. Après tout, Hitchcock n’a-t-il pas, avant-guerre, traversé l’Atlantique pour exercer son art ? Clemens compare le cinéma des deux côtés de l’océan en ces termes :
Je n’ai pas une grande passion pour l’Amérique. Mais malheureusement, comme nous n’avons pas d’industrie cinématographique, si vous voulez faire quelque chose aujourd’hui, vous devez considérer l’Amérique comme la Mecque de la production audiovisuelle. C’est triste. Il y a cinq ans, je voulais faire de la Grande-Bretagne l’Hollywood de la production télévisuelle — ce qu’elle pourrait facilement devenir si l’on trouvait quelqu’un prêt à prendre un risque. Et ce n’est pas un si grand risque. Si vous êtes millionnaire et que je vous dis : donnez-moi un million de livres et je l’investirai dans une production télévisuelle, peut-être que vous ne ferez pas un Jaws (Les Dents de la mer, NDLR) et que vous ne gagnerez pas cinquante millions, mais vous ne perdrez pas votre million. Et je ne parle pas seulement de The New Avengers. Presque n’importe quoi. Je ne crois pas avoir écrit quoi que ce soit de spécifiquement transatlantique, mais mes œuvres se sont toujours bien vendues à l’international — et pas seulement en Amérique. Je veux dire, Thriller s’est vendu dans 90 territoires, The Avengers dans environ 120, et The Professionals se vend aussi.
Brian Clemens, Collected Interviews: Voices from Twentieth-Century Cinema — 22 mai 1997
Après les échecs successifs des tentatives d’adaptation de The Avengers aux États-Unis, Brian Clemens va écrire pour la télévision américaine. On le retrouve au générique de Les Enquêtes de Remington Steele (deux épisodes, NBC), d’Alfred Hitchcock Presents (version des années 1980, un épisode, USA Network) ou encore de Perry Mason (trois téléfilms, CBS).
Il interrompt son séjour aux États-Unis pour écrire alors pour des séries telles que Bergerac de la BBC (1981-1991) et les anthologies Hammer House of Mystery and Suspense (ITV, 1984-1986).
Sa réputation est excellente, et l’on viendra le chercher pour une nouvelle série de science-fiction, Bugs, diffusée entre 1995 et 1999 sur BBC One. La série, à l’encontre du réalisme brutal de l’époque, est légère et pleine d’évasion, un divertissement auquel Clemens, alors âgé de 64 ans, participera avec plaisir.
En septembre 1999, la chaîne satellitaire Sky One1 diffuse Les Nouveaux Professionnels (The New Professionals). Brian Clemens écrit sept des treize épisodes que compte la série (un épisode sera écrit par Jeremy Burnham). La série est très critiquée par le public, mais elle se vend toutefois assez bien en Europe. Certaines scènes de violence posent problème au diffuseur, qui n’hésite pas à les couper lors de la diffusion.
Reconnaissance
Brian Clemens n’a pas reçu énormément de récompenses, comparativement à la quantité de scénarios qu’il a pu produire. Citons qu’il a créé la sitcom de BBC One My Wife Next Door (1972), treize épisodes racontant l’histoire d’un couple divorcé qui se retrouve dans des cottages mitoyens à la campagne et tente de repartir à zéro. Il en confia toutefois l’écriture des scénarios à Richard Waring. La série remporta le BAFTA de la meilleure sitcom.
Brian Clemens participe assez volontiers à des entretiens. En octobre 2005, il prend part au Festival du film britannique de Dinard, en Bretagne. Le 22 juillet 2010, à l’occasion d’une rétrospective célébrant ses cinquante ans de carrière, la BFI organise une conversation avec le scénariste.
Clemens a été nommé Officier de l’Ordre de l’Empire britannique (OBE) lors des distinctions honorifiques de l’anniversaire de la reine Élisabeth II en 2010, sans doute la plus belle récompense que l’on puisse imaginer pour un petit garçon rêvant de devenir écrivain sous le Blitz, dans les années 1940.
Vie privée
Brian Clemens épousa sa première femme: Brenda Prior en 1955 ; ils divorcèrent en 1966. À partir de 1967, il fut en couple durant dix ans avec l’actrice Diane Enright (1933-1976), doublure non créditée de Diana Rigg dans le rôle de Tracy dans Au service secret de Sa Majesté de Peter R. Hunt en 1969. D’après IMDb, ce fut son unique rôle. Plusieurs sources indiquent qu’elle fut également doublure de Diana Rigg sur The Avengers. Elle se suicida en 1976.
Il épousa ensuite: Janet Elizabeth en 1979, avec qui il eut deux fils: Samuel Clemens et George Clemens. Ils restèrent ensemble jusqu’à sa mort, survenue à son domicile le 10 janvier 2015, à l’âge de 83 ans. La cause du décès était une rupture d’anévrisme. Son fils Samuel confirma qu’il était décédé peu après avoir regardé un épisode de Chapeau melon et bottes de cuir. Ses dernières paroles auraient été: « J’ai fait du bon travail. » (source: BBC) Son fils Samuel est acteur, scénariste et réalisateur. Il prend régulièrement la parole pour témoigner du travail de son père, comme dernièrement lors de la sortie des coffrets des New Avengers en 4K. George Clemens, quant à lui, est monteur et producteur.
Brian Clemens était un parent éloigné de Samuel Langhorne Clemens (1835-1910), alias Mark Twain, auteur des Aventures de Tom Sawyer et des Aventures de Huckleberry Finn.
Il sera désigné comme « le Monsieur Avengers » – le thrillionnaire de la télévision – même si Clemens démentait être millionnaire. Il vivra dans une ferme de quatre hectares dans le Bedfordshire (visible dans l’épisode Tara King : Je vous tuerai à midi). Il possédait également de nombreuses voitures de sport, dont une Jaguar Type E blanche immatriculée 140 MPH, qui apparaît au début de l’épisode Emma Peel La Chasse au trésor.
Le mot de la fin
Si Brian Clemens n’a pas inventé The Avengers, il aura été celui qui, plus que quiconque, l’a sublimée. Il avait une idée très précise de ce qu’il souhaitait faire. Il suffit de regarder un épisode comme Un petit déjeuner trop lourd, sur lequel il ne s’était pas impliqué, pour s’en convaincre. Si l’on demande au scénariste quelle fut sa période préférée, il répond sans hésiter : The Avengers.
C’était une période merveilleuse ; c’étaient les années soixante, les jours heureux, et je vivais une époque dorée. On ne réalise jamais vraiment que l’on traverse un âge d’or avant qu’il ne soit terminé, vous savez ? Les âges d’or, c’est toujours alors, pas maintenant, n’est-ce pas ? J’avais tant de choses, et j’ai rencontré tant de personnes formidables : Charles Crichton, Roy Ward Baker, et bien d’autres. Je travaillais avec le meilleur de l’industrie cinématographique britannique, et j’apprenais d’eux. Et tout était peu coûteux ; aujourd’hui, tout coûte une fortune. Mais avec The Avengers, nous avons vraiment eu beaucoup de chance. Sans aucun doute, ce fut la période la plus épanouissante de ma vie.
Brian Clemens, Collected Interviews: Voices from Twentieth-Century Cinema, University Southern Illinois University Press, 1997.
En conclusion, citons une dernière fois Brian Clemens parlant de cet instrument qui ne l’a jamais quitté, la machine à écrire, et qui résume assez bien son personnage :
Écrire est un métier solitaire — j’aime le cliquetis de ma bonne vieille machine à écrire. J’aime voir le papier, le déchirer. C’est pour moi une part essentielle, physique, de l’acte d’écrire.
Bibliographie
- Entretien avec Brian Clemens – « Mr. Avengers: The Man Who Liberated Purdey », TV Times, 22 octobre 1977
- Clemens, Brian. « The Write Stuff », Stay Tuned, vol. 2, nos 6‑8, 1997‑1998.
- Nécrologie de Brian Clemens – The Guardian, par Toby Hadoke, lundi 12 janvier 2015
- Brian Clemens, producteur/scénariste de la série, se souvient des femmes qui ont partagé l’aventure avec John Steed, par James Murray, Magazine Femmes Fatales, septembre 1998
- Brian Clemens – Filmographie et informations biographiques, IMDb
- Il est assez intéressant de comparer la télévision des deux côtés de la Manche. En France, nous avons connu pendant de longues années le monopole de l’ORTF. Celui-ci éclate en 1975, mais le monopole d’État demeure jusqu’en 1984, date du lancement de la première chaîne à péage, CANAL+. Les années 1980 seront particulièrement turbulentes pour l’audiovisuel français : privatisation de TF1, création de deux chaînes privées – dont l’une connaîtra un destin tragique – tandis que quelques chaînes thématiques commencent à apparaître progressivement sur le câble. En Grande-Bretagne, les premières franchises de télévision privée émergent dès 1954, et Sky One, chaîne payante par satellite (initialement nommée Satellite Television), est lancée en 1982. ↩︎
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