Si vous avez tout vu de Chapeau melon et bottes de cuir, et en particulier les épisodes en vidéo, vous êtes familier de ces trois notes qui annoncent le programme, accompagnées de ce logo triangulaire placé au-dessus des lettres ABC. Il s’agit en réalité du logotype de la chaîne qui l’a produit et diffusé : ABC Weekend Television.
Nous allons revenir ici sur l’aventure d’ABC, qui débute en 1927, bien avant les premières émissions expérimentales de la BBC, et qui s’achève avec son absorption par le groupe EMI en 1970.
Et comme nous sommes de l’autre côté de la Manche, notre regard s’arrêtera sur cette originalité toute britannique, à rebours d’une télévision française sur laquelle le monde politique n’aura de cesse d’exercer son obsession de la maîtrise.
Cinéma
Tout commence par une dispute. En 1925, la British National Pictures Ltd fait l’acquisition d’un terrain de 16 hectares dans la ville de Borehamwood, dans le but d’y construire deux plateaux de cinéma. Ce sont aujourd’hui les mythiques studios d’Elstree.
Un an plus tard, le premier plateau est opérationnel, mais malheureusement des dissensions apparaissent entre associés. Leur avocat, John Maxwell (1879-1940), un Écossais, va mettre tout le monde d’accord en investissant personnellement son argent et en prenant progressivement le contrôle de l’entreprise.
En 1927, il prend le contrôle total de la société, renommée British International Pictures, qui intègre la fusion des studios avec une chaîne de cinémas, ABC, elle-même issue du regroupement de trois petits circuits écossais.
Cette année-là, le tout premier film sort des studios, marquant le véritable lancement industriel de l’entreprise et l’affirmation d’un modèle vertical associant production et exploitation. Il s’agit de Madame Pompadour, film muet réalisé par Herbert Wilcox, qui était à l’origine de la création des studios.

L’année suivante, le deuxième plateau devient à son tour opérationnel. John Maxwell va passer un accord de trois ans avec un certain Alfred Hitchcock, qui réalisera une douzaine de films pour le studio. Mais le plus notable sera sans conteste Blackmail (Chantage), réalisé en 1929 par le maître du suspense et considéré comme le tout premier long métrage sonore britannique, bien qu’initialement produit en version muette (les deux versions existent). Cet exploit technique remarquable démontre la volonté d’innovation du studio. Il est à noter que plusieurs films sont présentés comme étant les premiers à être parlants en Grande-Bretagne. On peut citer le film d’horreur britannico-américain Black Waters, réalisé par Marshall Neilan (1929), qui fut tourné à Hollywood, où se trouvait alors tout le matériel nécessaire à cette prouesse technique. On peut également mentionner le film policier The Clue of the New Pin (1929), réalisé par Arthur Maude, entièrement produit en Grande-Bretagne. 1929 marque en réalité le véritable début du cinéma parlant en Europe.
Les premiers films sonores sortent aux États-Unis dès 1926 des studios de la Warner Bros.. Le son est alors fixé soit directement sur la pellicule (procédé optique), soit enregistré séparément sur un disque synchronisé avec la projection.
À partir de 1927, de nombreux réalisateurs vont se succéder et la production monte en puissance. En 1933, Alfred Hitchcock quitte les studios pour le concurrent Gaumont-British, qui était à l’origine une filiale de la société française Gaumont.
Mais cette même année marque l’acquisition de British Pathé, elle aussi d’origine française. Le nouvel ensemble change alors une nouvelle fois de nom et devient l’Associated British Picture Corporation (ABPC), consacrant la naissance d’un groupe intégré d’envergure nationale, à la fois producteur, distributeur et exploitant avec 502 salles en 1938.
Mais John Maxwell meurt en 1940. La société dont il était président et directeur général possède alors des actifs évalués à plus de 50 millions de livres sterling, ce qui en fait l’un des groupes cinématographiques les plus puissants du Royaume-Uni.
Son épouse décide alors de céder une part importante du capital à la Warner Bros., tout en demeurant actionnaire majoritaire. Durant la guerre, les studios sont réquisitionnés et l’Associated British Picture Corporation se replie dans les Welwyn Studios, qui servaient jusque-là de studios d’appoint.
À la sortie de la guerre, le studio passe un accord avec la Warner Bros., qui possède alors plus de 40 % des parts, afin que les films de l’Associated British Picture Corporation puissent être distribués aux États-Unis. Cet accord ouvre ainsi un marché international à la société britannique, renforçant sa position et assurant une diffusion plus large de ses productions au-delà du Royaume-Uni.
Loi sur la télévision de 1954
Le 26 octobre 1951, sous le règne de George VI, Winston Churchill, chef du Parti conservateur, succède aux travaillistes au poste de Premier ministre. C’est pour lui un retour au 10 Downing Street, après les années de guerre.
Le roi meurt le 6 février 1952. Le même jour, sa fille devient reine sous le nom d’Elizabeth II. Elle règnera sur le Royaume-Uni et les autres royaumes du Commonwealth pendant plus de soixante-dix ans, jusqu’au 8 septembre 2022 — seul Louis XIV ayant connu, en Europe, un règne plus long.
Son couronnement devient un événement mondial, notamment sous son impulsion personnelle. Le 2 juin 1953, les caméras de la BBC sont autorisées à filmer à l’intérieur de l’Westminster Abbey et à diffuser la cérémonie en direct. L’événement incite des millions de Britanniques à s’équiper de téléviseurs à tube cathodique.
Mais les images intéressent bien au-delà des frontières du royaume : la France retransmet également la cérémonie en direct grâce à un réseau d’antennes relais. Le dispositif technique est remarquable pour l’époque. Les Américains, en revanche, doivent patienter quelques heures : les bandes filmées sont acheminées par avion, les unes après les autres. Il faudra attendre 1962 pour qu’ait lieu la première liaison transatlantique en mondovision (États-Unis–Europe), rendue possible par le satellite Telstar et deux grandes stations terrestres, dont celle de Pleumeur-Bodou, dont on peut encore aujourd’hui visiter l’impressionnant radôme protégeant l’immense antenne traqueuse — nécessaire puisque Telstar n’était pas placé sur une orbite géostationnaire et devait donc être suivi en permanence. Les Américains, en revanche, ont démantelé leur propre antenne, estimant qu’elle ne relevait pas du patrimoine historique.
Mais revenons au gouvernement de Winston Churchill. Au sein de son cabinet, le débat est vif : faut-il ou non ouvrir les ondes à une première chaîne privée ? La BBC ne compte alors qu’une seule chaîne — BBC Television Service — et il faudra attendre 1964 pour voir apparaître BBC Two.
Or le seul modèle de télévision commerciale d’envergure existe alors aux États-Unis, avec NBC (1926), CBS (1927) et ABC (1943). À ces trois grands réseaux s’ajoute un quatrième, le DuMont Television Network, lancé en 1946 et disparu dix ans plus tard. Fait révélateur : ce n’est qu’en 1969 que les États-Unis se dotent d’un véritable réseau public avec la création de PBS (Public Broadcasting Service).
Le gouvernement britannique voit d’un très mauvais œil la qualité jugée vulgaire des programmes américains, et surtout les interruptions incessantes dues à la publicité. Pourtant, une loi est adoptée le 30 juillet 1954 : le Television Act. Elle officialise la création de l’Independent Television Authority (ITA), agence chargée de réglementer le nouveau secteur et d’attribuer des concessions régionales à des entreprises privées désireuses d’exploiter une fréquence.
L’Independent Television Authority (ITA) agit très rapidement afin de mettre en place le nouveau réseau commercial, baptisé ITV (Independent Television). Pour des raisons techniques — liées à la couverture des émetteurs, à la densité de population et aux infrastructures disponibles — il est décidé de privilégier d’abord les régions de Londres, des Midlands et du Nord de l’Angleterre. Il est également arrêté que certaines concessions seront scindées en deux périodes distinctes : une diffusion en semaine, du lundi au vendredi en fin d’après-midi et en soirée, et une diffusion le week-end, du vendredi soir au dimanche.
Le premier appel à candidatures, lancé dès 1954, prévoit ainsi six franchises réparties entre ces zones stratégiques. Le résultat de ces appels d’offre est le suivant (avec la date des premières émissions) :
| Zone | Semaine | Week-end |
|---|---|---|
| Londres | Associated-Rediffusion1 22 Septembre 1955 | Associated Broadcasting Company 24 septembre 1955 |
| Midlands | Associated Broadcasting Company 17 février 1956 | Kemsley-Winnick Television Jamais lancée |
| Nord | Granada Television 3 mai 1956 | Kemsley-Winnick Television Jamais lancée |
Associated Broadcasting Company sera renommée peu après ses premières émissions en ATV (Associated Television).
ABC Television
Mais si ITV est désormais lancée, l’Associated British Picture Corporation n’y figure pas encore — du moins pas en 1954. Kemsley-Winnick Television est un consortium créé spécialement afin de se porter candidat aux licences attribuées par l’Independent Television Authority. Il est notamment composé de l’éditeur de presse gallois Viscount Kemsley, qui fut président de la célèbre agence Reuters entre 1951 et 1958. Principal appui financier du projet, il en vient cependant à douter fortement de la viabilité de son investissement et finit par se retirer. Privé de son soutien décisif, le consortium s’effondre, et la licence initialement envisagée lui est en conséquence réattribuée par l’ITA.
En 1955, considérant le consortium devenu caduc, l’Independent Television Authority se tourne vers l’Associated British Picture Corporation, dont le conseil d’administration ne s’était initialement pas porté candidat, mais auquel on avait néanmoins proposé de prendre en charge à la fois la semaine et le week-end dans les Midlands — proposition qu’il avait refusée (source : BFI Screenonline).
Pour le studio, le choix de se lancer dans la télévision n’allait pas de soi. Les dirigeants craignent que le nouveau média ne détourne le public de leurs salles de cinéma, désormais accessibles chez chaque Britannique. Howard Thomas, qui a rejoint l’Associated British Picture Corporation en tant que directeur de British Pathé, comprend très vite l’intérêt d’une telle opportunité. Visionnaire, il s’empresse de convaincre son groupe de participer à l’aventure ITV. Mais, face au refus du conseil d’administration, il observe de très près les propositions que lui font les nouvelles sociétés candidates à l’ITA. Kemsley-Winnick Television va même jusqu’à lui proposer le poste de PDG. Mais Sir Robert Fraser, directeur de l’ITA, se montre convaincant. Une clause spécifique garantit en effet aux investisseurs une limitation des pertes, rendant le projet financièrement sécurisé.
Ainsi, le 21 septembre 1955, à la veille du lancement effectif d’ITV à Londres, le contrat est signé pour la création de ABC Weekend Television, chargée d’assurer les programmes du week-end dans le Nord et les Midlands.
Au lendemain de la signature, une déclaration de Sir Philip Warter, président de l’Associated British Picture Corporation, était publiée dans le journal Kinematograph Weekly du 22 septembre 1955, destinée aux professionnels :
Nous ne pensons pas que la télévision puisse remplacer le cinéma », déclarait Sir Philip. « Nous nous lançons dans la télévision car nous sommes convaincus que nos vingt-huit années d’expérience au service du public nous préparent à assumer la fonction de producteur de programmes dans ce nouveau média.
Sir Philip Warter, président de l’Associated British Picture Corporation (Source : abcatlarge.co.uk)
Il ajoutait que sa chaîne ne diffuserait pas de longs métrages, afin de ne pas vider les salles de cinéma possédées par l’ABPC.
Le studio va racheter à moindre coût l’ensemble du matériel déjà commandé pour plus d’un million de livres sterling par Kemsley-Winnick afin de lancer la chaîne qui est lancée le 18 février 1956 dans les Midlands, puis le 5 mai 1956 dans le Nord. La chaîne émet en noir et blanc sur un système de 405 lignes, à partir de quatre émetteurs situés à Winter Hill, Emley Moor, Lichfield et Membury.
Au vu de son engagement pour le projet, Howard Thomas est nommé directeur général de la société. Il embauchera le Canadien Sydney Newman comme responsable des programmes dramatiques (en remplacement de Dennis Vance, promu à un poste plus important au sein de la chaîne) et Brian Tesler pour diriger les programmes de divertissement.
Résultats financiers
Le capital de la société ABC Weekend Television était initialement porté à 500 000 £, et la direction avait informé l’Independent Television Authority de son intention d’investir davantage. L’argent est cependant utilisé avec rigueur et la maîtrise des coûts devient une priorité, si bien que le déficit de la première année est limité à moins de 100 000 £.
En 1959, trois ans plus tard, le bénéfice avoisine déjà 1,5 million de livres sterling. En 1964, ABC contribue pour 50 % aux bénéfices du groupe, et l’année suivante pour les deux tiers (source : BFI Screenonline). Le succès de la société sera fulgurant, confirmant le pari stratégique de l’ABPC dans le domaine de la télévision commerciale.
Identité visuelle
Aujourd’hui devenue d’une importance peut-être excessive, l’identité visuelle est, pour ABC Weekend Television, un élément à ne pas négliger pour une raison simple : le partage du même canal avec d’autres stations en semaine.
Le premier logo s’inspire directement de celui des cinémas ABC : un écusson triangulaire portant les lettres ABC, surmonté d’une barre transversale avec la mention « Television ». Il sera critiqué par l’Independent Television Authority, qui le juge trop proche de l’identité des salles de cinéma du groupe. Il perdurera néanmoins jusqu’en septembre 1959.
À partir de cette date et jusqu’en 1964, les téléspectateurs découvrent à l’antenne l’animation devenue familière grâce aux épisodes de The Avengers (période filmée en vidéo). Trois lettres — A, B et C — à empattements apparaissent (fonte Clarendon) sous trois flèches qui viennent ensuite former le triangle emblématique de la chaîne. La mélodie utilisée pour tous les jingles d’ABC était jouée au vibraphone, qui interprétait les notes A-B-C (la–si–do). Le logo est signé June Fraser.
Après 1964, l’animation est légèrement modifiée et la typographie retouchée. Puis, à partir de 1967, afin d’éviter toute confusion avec le réseau américain ABC, qui acquiert et diffuse Chapeau melon et bottes de cuir aux États-Unis, la mention « Associated British Corporation » est privilégiée à l’écran.
Par ce procédé d’identification animé, particulièrement soigné pour l’époque, ABC Weekend Television marque sa différence avec Granada et ATV. Le triangle d’ABC Weekend Television est utilisé comme un véritable filigrane identitaire, omniprésent dans l’univers de la chaîne : à l’écran (sans toutefois prendre la forme d’un logo incrusté en permanence2), sur les cars de reportage, dans les studios et même sur les vestes des présentateurs. Bien avant l’ère du « bug » numérique affiché en continu, ce procédé assurait une forte cohérence visuelle et affirmait l’identité de la chaîne dans tous ses espaces d’expression.
Le slogan de la chaîne a varié au fil du temps. À ses débuts, ABC Weekend Television adopte « ABC – Associated British in the North/Midlands », affirmant clairement son ancrage régional. En 1958, il est remplacé par « ABC, your weekend TV », formule plus directe et plus commerciale. Puis, en 1964, le slogan évolue de nouveau pour devenir « ABC, your weekend television in the North/Midlands », combinant proximité géographique et identité de marque.
Mais la chaîne se voit aussi attribuer un mot d’esprit beaucoup moins flatteur, signé de l’humoriste Bob Monkhouse : « Nothing but commercials! » — traduit avec ironie par « Que des publicités ! » — reflet des critiques récurrentes adressées à la télévision commerciale naissante.
A vous les studios !
La chaîne dispose de trois principaux lieux de production. Le premier se situe dans les anciens studios Warner de Teddington Studios, près de Londres. Cette implantation stratégique permet à ABC Weekend Television d’engager de nombreux comédiens alors à l’affiche dans les théâtres du West End. Lorsque ABC Weekend fusionne avec Associated-Rediffusion pour former Thames Television en 1968, Teddington devient la principale base de production de la nouvelle entité.
Dans les Midlands, ABC partage le canal avec ATV. Les deux sociétés s’associent au sein d’une structure commune, Alfa Television, et acquièrent un ancien cinéma à Aston, près de Birmingham, rebaptisé Alfa Studios, afin de réduire les coûts de production.
Enfin, ABC exploite également un studio dans le Nord de l’Angleterre, à Manchester, aménagé lui aussi dans un ancien cinéma. La société quittera ces locaux en 1968, lors de la réorganisation du réseau.
Notons que pour les séries préenregistrées sur pellicule, comme The Avengers à partir de 1965, le tournage s’effectue aux Elstree Studios, c’est-à-dire dans le studio historique de l’ABPC, refermant ainsi la boucle entre cinéma et télévision.
TV Times
Le magazine TV Times est presque aussi connu que le Radio Times. On pourrait les comparer à Télé 7 Jours ou Télé Poche, à un détail près : le Radio Times ne publiait à l’origine que les programmes de la BBC. Le TV Times, lancé pour la première fois à Londres le 22 septembre 1955 à l’occasion des débuts de Associated-Rediffusion sur le réseau ITV, ne publiait quant à lui que les programmes de la télévision commerciale.
Le téléspectateur devait donc acheter les deux magazines pour disposer d’une information complète sur l’offre télévisuelle. À partir des années 1990, cette séparation historique disparaît progressivement : les deux titres intègrent alors l’ensemble des programmes.
Programmes
Parmi les programmes devenus mythiques produits ou diffusés par ABC Weekend Television, on retrouve d’abord Armchair Theatre, série d’anthologie diffusée le dimanche soir à travers tout le réseau national ITV. Véritable laboratoire dramatique, elle révéla de nombreux auteurs et acteurs et contribua à donner à la chaîne une réputation d’exigence et d’audace. Les acteurs étaient d’abord réunis à Londres pour les répétitions. Le samedi, ils prenaient ensuite le train pour Manchester. Le studio étant occupé toute la journée du samedi, seul le dimanche restait disponible pour les répétitions techniques avec caméras et prise de son. La journée s’achevait par la diffusion en direct, à 21 heures. À peine l’émission terminée, les comédiens se précipitaient vers la gare afin d’embarquer à bord du train de nuit pour la gare d’Euston à Londres.
Une anecdote sidérante rapportée par Howard Thomas dans ses mémoires :
Pour une fois, je suis resté chez moi à Gerrards Cross pour regarder une représentation d’Armchair Theatre lorsque le directeur général, Gerry Mitchell, m’a appelé en pleurant : « Un des acteurs vient de mourir et gît sur le sol du studio ; que dois-je faire ? » et je n’ai pu que répondre : « Retirez-le de l’écran et continuez la pièce. » D’une manière ou d’une autre, les autres acteurs ont complété tant bien que mal les répliques manquantes, mais la fin de cette pièce a dû être encore plus déconcertante que d’habitude.
Howard Thomas, With an Independent Air (Weidenfeld and Nicolson, 1977
En 1960, Police Surgeon précède directement The Avengers, dont elle constitue en quelque sorte l’ancêtre immédiat.
Autre succès marquant : Public Eye (1965-1975), qui met en scène les enquêtes de l’agent Frank Marker, interprété par Alfred Burke, célibataire solitaire d’une quarantaine d’années, évoluant dans un univers urbain désenchanté.
Dans un registre plus sombre encore, Callan (1967-1972) propose une vision réaliste et morale de l’espionnage, avec Edward Woodward dans le rôle de David Callan.
Enfin, la série Dial 999 (1958-1959) met en vedette Robert Beatty dans le rôle de Mike Maguire, un policier canadien collaborant avec la police londonienne dans la lutte contre le crime, offrant ainsi une touche internationale aux productions de la chaîne.
La fenêtre du samedi après-midi ne peut être utilisée que pour des événements en direct — essentiellement le sport — domaine dans lequel la BBC est déjà solidement installée.
ABC Weekend Television entre alors en concurrence frontale avec la chaîne publique en lançant un programme finalement intitulé World of Sport. Pour attirer les annonceurs et capter un large public populaire, la chaîne programme notamment du catch dès 16 heures, avant d’enchaîner vers 16 h 30 avec des émissions de divertissement : la musique pop y est mise à l’honneur avec Oh Boy!, émission résolument tournée vers le public adolescent, qui capte l’énergie naissante du rock britannique de la fin des années 1950. Plus tard, la chaîne lance Thank Your Lucky Stars, autre programme musical emblématique, dans lequel se produisent notamment The Beatles et The Rolling Stones.
Face au succès remporté par Sydney Newman, la BBC le débaucha afin de redonner à ses fictions un peu plus de vigueur face à la concurrence féroce d’ITV. Pourtant, Sydney Newman avait déjà commencé à réfléchir à une nouvelle série alors qu’il travaillait encore dans les murs de ABC Weekend Television. Des essais décevants furent même réalisés devant un public d’enfants. Newman n’abandonna cependant pas son projet, qui verra finalement le jour sur la BBC le 23 novembre 1963 sous le titre Doctor Who.
Brian Tesler, quant à lui, lance Tempo, une série hebdomadaire consacrée aux arts, Eamonn Andrews’ Live from London, considéré comme le premier talk-show de fin de soirée de la télévision britannique ou encore Candid Camera, première émission de caméra cachée au Royaume-Uni, animée par l’humoriste Bob Monkhouse.
La chaîne n’oublie pas le sacré : chaque dimanche matin, ABC Weekend Television diffuse un service religieux, mission confiée aux unités de reportage extérieur de la chaîne, rompues aux retransmissions en direct depuis les églises. Pour compléter cette offre, la chaîne propose également The Sunday Break, une émission destinée à aborder des sujets sérieux susceptibles d’intéresser les adolescents.
En ce qui concerne l’information, l’Independent Television Authority (ITA) avait prévu dès l’origine de créer une société distincte afin de garantir l’indépendance du traitement journalistique. C’est ainsi qu’est fondée en mai 1955 Independent Television News (ITN), par un consortium réunissant les quatre premières sociétés titulaires de franchises ITV. Cette structure était chargée de produire un journal télévisé incarné — innovation majeure à l’époque — destiné à rivaliser avec l’information de la BBC, tout en affirmant la crédibilité éditoriale du nouveau réseau commercial.
Mais ce projet avait été conçu avec Associated-Rediffusion, Granada Television, Associated Television et Kemsley-Winnick Television (KWTV), donc sans le consentement d’ABC Weekend Television, venue plus tard remplacer KWTV. Cette situation provoqua certaines tensions avec ABC, qui estimait qu’un journal de vingt minutes constituait déjà une durée excessive dans une grille où la publicité était primordiale pour assurer la viabilité économique de la chaîne. Le coût facturé par Independent Television News (ITN) fut également jugé trop élevé pour ce rendez-vous d’information. Pourtant, en 1967, diffusé à 22 heures, le journal passera à une durée de trente minutes — format qui deviendra la norme et que nous connaissons également en France.
La fin d’ABC
Le succès de ABC Weekend Television est incontestable : audiences élevées, dynamisme éditorial et, surtout, rentabilité solide. L’Independent Television Authority (ITA), qui surveille de très près ses concessionnaires, dresse en 1964 — à l’occasion du premier renouvellement — un bilan largement positif.
Pourtant, en 1967, l’autorité de régulation, alors présidée par Charles Hill, décide de supprimer les concessions de week-end en dehors de Londres. En d’autres termes, seule la capitale conserve le système de partage entre semaine et week-end ; dans les régions, un même canal ne peut plus être exploité par deux sociétés distinctes.
Cette décision bouleverse l’équilibre établi. ABC Weekend Television est contrainte de cesser ses activités en tant que titulaire d’une concession régionale. Dans les Midlands, Associated Television (ATV) émet désormais sept jours sur sept, tandis que dans le nord de l’Angleterre, Granada Television récupère l’ensemble de la semaine.
À Londres également, les cartes sont rebattues : la concession du week-end est attribuée à London Weekend Television (LWT). L’ITA propose alors à Rediffusion London et à ABC de fusionner afin de créer une nouvelle entité chargée d’assurer les programmes en semaine dans la capitale. De cette recomposition naît Thames Television.
ABC Weekend Television cesse définitivement d’émettre le 28 juillet 1968, mettant fin à treize années d’une aventure pionnière qui aura profondément marqué l’histoire de la télévision commerciale britannique. Preuve de l’importance de cette télévision dans le cœur des Anglais, la société Network Distributing (aujourd’hui disparue) a édité treize DVD de compilation des soirées d’ABC Weekend Television, intitulés ABC Nights In…. Ces volumes rassemblent des séries, spectacles et divertissements diffusés entre 1956 et 1968, chacun d’une durée d’environ 260 minutes, témoignant de la richesse et de la variété de la production de la chaîne durant son existence.
La voie de la France
Du côté français, la doctrine en matière audiovisuelle sera totalement différente. La première télévision privée lancée en Europe est Télé-Sarre, qui débute ses programmes le 23 décembre 1953. La Sarre est alors un territoire autonome d’un peu plus de 2 500 km² sous protectorat français. Pierre Sabbagh participe au lancement de Télé-Sarre, et Henri de France siège à son conseil d’administration. L’actionnaire principal est la société monégasque Images et Sons, fondée par Charles Michelson et le prince héréditaire Rainier III, dont l’objectif est de constituer un réseau de stations de radiodiffusion privées en France face au monopole de la Radiodiffusion-Télévision Française (RTF). Mais l’objectif premier est la création d’une radio dite « périphérique », capable d’arroser au maximum le territoire français. C’est ainsi qu’est créée Europe 1, qui émet à partir d’une antenne construite en Sarre dès le 1er janvier 1955. Cependant, la réintégration de la Sarre à la République fédérale d’Allemagne en 1957 transforme Télé-Sarre en première télévision privée du pays, situation jugée incompatible avec le monopole de l’ARD. La police s’empare de l’émetteur et la chaîne est définitivement fermée le 15 juillet 1958.
Mais la seconde chaîne privée d’Europe émet, elle, depuis Monaco. Il s’agit de Télé Monte-Carlo (TMC), lancée le 19 novembre 1954 avec Images et Sons comme actionnaire. Là encore, l’État français met fin à toute velléité d’extension significative sur le territoire national.
La Radiodiffusion-Télévision Française (RTF) restera un monopole jusqu’en 1984, soit près de trente ans après les Britanniques. Entre-temps, la RTF devient l’Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF), avec bientôt deux, puis trois chaînes de télévision. Sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, le gouvernement de Jacques Chirac ne souhaite pas davantage ouvrir l’audiovisuel au privé, mais prend une décision paradoxale : éclater l’ORTF en plusieurs sociétés indépendantes… (TF1, Antenne 2, FR3, l’INA, la SFP et la Radio) mais toujours publiques, censées se faire concurrence. Depuis, l’État n’a cessé de chercher à rapprocher ces entités — preuve que cette réforme, qui devait selon Jacques Chirac faire entrer l’audiovisuel dans l’ère moderne, n’était peut-être pas la plus cohérente.
Sous la présidence de François Mitterrand, une décision surprend tout le monde : la création d’une chaîne à péage, Canal+, lancée le 4 novembre 1984. Après des débuts extrêmement difficiles, le succès sera au rendez-vous. Mais le président ne s’arrête pas là : deux chaînes privées gratuites sont créées, La Cinq et TV6. De nombreuses télévisions locales sont même envisagées. L’actionnaire principal de La Cinq, Silvio Berlusconi, déclare : « Ce ne sera pas une télévision spaghetti, ce ne sera pas une télévision Coca-Cola, ce sera une télévision beaujolais. Champagne le samedi ! »
En 1986, la droite revient au pouvoir et le gouvernement de Jacques Chirac prend des mesures qui bouleversent à nouveau le paysage audiovisuel. Les concessions des cinquième et sixième réseaux sont annulées et réattribuées. La Cinq conserve finalement sa fréquence, mais TV6 est contrainte de fermer ses portes ; M6 (RTL) prend le relais.
Comme si cela ne suffisait pas, TF1, première chaîne de France, est privatisée en avril 1987 et attribuée au groupe Bouygues. En 1992, La Cinq s’éteint au bout de six ans d’exercice seulement, asphyxiée financièrement.
Le président Georges Pompidou disait : « Le journaliste de télévision n’est pas tout à fait un journaliste comme les autres. Il a des responsabilités. Qu’on le veuille ou non, la télévision est considérée comme la voix de la France. »
Le monde politique croyait profondément au pouvoir de la télévision, et les échanges téléphoniques entre les ministères et les rédactions étaient monnaie courante. Une télévision privée n’aurait sans doute pas permis un tel degré de proximité. C’est peut-être pour cette raison que, malgré l’insistance du secteur privé en faveur de la création d’un tel service, le monopole public a perduré si longtemps.
Des projets ont pourtant été tentés. Jean Frydman imagina notamment Canal 10 dans les années 60, conçu comme une extension de Télé Monte-Carlo dans l’hexagone. Dans les années 70, le projet TVSC fut élaboré en vain ; il contenait pourtant de nombreux éléments techniques et structurels qui permettront plus tard à Canal+ de voir le jour. On peut certes s’interroger sur la qualité des programmes qu’entraîne l’émergence des chaînes privées. Pour autant, la France a longtemps pris le risque d’un retard industriel en maintenant le monopole public, retard qui sera finalement rattrapé avec des initiatives comme Canal+, dont l’expansion internationale demeure une réussite emblématique du savoir-faire audiovisuel français.3
Références
- Pour réaliser ce billet, le site Transdiffusion Broadcasting System s’est révélé particulièrement précieux. Il constitue une mine d’informations sur le système britannique de télévision commerciale, dont l’histoire — notamment celle d’ITV — est à la fois complexe et jalonnée de nombreux bouleversements institutionnels. Pour en savoir davantage sur ABC Weekend Television, on pourra consulter la section ABC at Large de ce site, qui propose une documentation détaillée sur la genèse, le fonctionnement et l’héritage de la chaîne.
- Les souvenirs de Howard Thomas, With an Independent Air: Encounters During A Lifetime Of Broadcasting (Weidenfeld & Nicolson, Londres, 1977), constituent également une source précieuse — en anglais — pour comprendre cette période. Howard Thomas fut pourtant méprisé par Brian Clemens, qui estimait qu’il contrôlait son travail d’un peu trop près. Mais Thomas était un véritable visionnaire : il avait perçu très tôt le potentiel considérable que la télévision allait offrir à Associated British Picture Corporation (ABPC). Dès son arrivée chez Pathé, il entreprend l’indexation systématique des archives, à une époque où nul ne se souciait encore de leur conservation méthodique. Il développe Pathé News et participe à l’introduction de la couleur. Au sein d’ABC Weekend Television, il se montre également à la pointe de l’expérimentation technique, testant notamment la couleur avec le procédé français SECAM, breveté en 1956 par Henri de France et expérimenté sur la tour Eiffel dès 1958.
- Pas moins de 12 millions d’habitants peuvent alors recevoir ces nouveaux programmes, pour peu qu’ils soient équipés de récepteurs. ↩︎
- C’est Channel 5, au Royaume-Uni, qui apposera pour la première fois à l’écran une incrustation permanente de son logo en 1994. Avant cela, seules certaines chaînes satellitaires avaient adopté ce procédé. ↩︎
- L’histoire de l’audiovisuel est racontée dans un livre publié en 1992 chez Flammarion. De cet ouvrage est issu un documentaire fleuve de plus de trente heures, intitulé Télé Vision (histoire secrète), composé de nombreux témoignages d’acteurs de l’époque. Le film met particulièrement l’accent sur l’arrivée des opérateurs privés dans le secteur audiovisuel et sur la réaction du monde politique face à cette évolution. Il est écrit par Marie-Eve Chamard et Philippe Kieffer, réalisé par Maurice Dugowson, et a été diffusé en 1996 sur France 3. ↩︎
Laisser un commentaire