J’ai retrouvé dans mes archives un article très intéressant issu de l’édition du New York Times consacré à Honor Blackman, paru le 1er mars 1964. Ceci est d’autant plus étonnant qu’on a du mal à comprendre pourquoi les Américains, rois du divertissement, s’intéresseraient à une émission de la télévision anglaise. Ce qui frappe ici, c’est la manière dont Anthony Carthew, le journaliste, perçoit ce programme, lequel est présenté comme peu conventionnel. L’article est d’autant plus surprenant que les épisodes mettant en scène Cathy Gale ne seront diffusés aux États-Unis que sur A&E, chaîne du câble, au début des années 1990. Ce sont les derniers moments de la production des épisodes avec Honor Blackman, et l’actrice est attendue sur le tournage de Goldfinger dans les semaines suivantes. Je vous propose ici une traduction. Bonne lecture.
Par Anthony Carthew, journaliste britannique qui rend fréquemment compte des tendances du monde du divertissement.
LONDRES
La jeune femme à l’écran traverse à grandes enjambées un cimetière de campagne. Elle porte une culotte et un justaucorps de cuir, ainsi que de hautes bottes noires. Ses longs cheveux blonds flottent derrière elle comme une bannière. Elle saisit le bedeau, un homme massif bâti comme un bunker en béton, et le projette dans une tombe ouverte. La musique monte, puis s’évanouit : place à la publicité.
La jeune femme assise dans un fauteuil, dans un petit appartement londonien, déclare : « Oh, mon Dieu, j’ai bien peur de lui avoir fait très mal. Mais il se plaignait que le combat n’était pas assez rude, et après tout, c’est un lutteur professionnel. Alors j’ai frappé fort. »
Elle sourit, comme au souvenir d’un moment heureux, et fait tinter les glaçons de son gin-tonic d’une main d’une finesse si délicate que même les mouches pourraient espérer une vie facile. « C’est merveilleusement amusant de projeter des hommes », dit Honor Blackman, la femme la plus populaire, la plus enviée et probablement la plus désirée de la télévision britannique.
Mlle Blackman est la co-vedette d’une série policière intitulée The Avengers, qui traite de manière satirique le thème du détective privé et de l’enquêteur spécial, si répandu dans les séries concurrentes britanniques et américaines. La série s’attaque aux clichés, aux absurdités et aux formules éculées du thriller télévisé, en obtenant ses effets en soulignant l’absurdité fondamentale du genre.
Les intrigues sont extravagantes, relevées d’un humour volontairement ironique, et le résultat ressemble à une sorte de James Bond joué avec élégance et uniquement pour rire. En fait, Mlle Blackman est sur le point d’abandonner la télévision et The Avengers pour jouer la petite amie de James Bond dans une adaptation cinématographique de Goldfinger d’Ian Fleming, premier de huit films qu’elle s’est engagée à tourner au cours des cinq prochaines années.
Ce qui l’a menée à sa célébrité et à sa fortune actuelles, c’est le succès de The Avengers, qui a balayé les silhouettes en carton – ces hommes voûtés à la bouche fendue et leurs compagnes fades – pour les remplacer par des personnages d’une extravagance et d’une individualité démesurées.
Le héros, interprété avec une grande habileté par Patrick Macnee, est un cynique maniéré, coiffé d’un chapeau melon et armé d’un parapluie. Il est impoli jusqu’à la cruauté, doté de peu de morale et d’aucune conscience. La vie et la mort sont pour lui des jeux, et l’enfer ne le dérange guère tant qu’il peut s’y rendre dans un costume bien coupé.
La seule personne pour laquelle il éprouve du respect est l’héroïne, Mme Catherine Gale – c’est-à-dire Honor Blackman – qu’il appelle toujours, avec une formalité absolue, « Mrs Gale ». Il est significatif qu’au cours des trois saisons passées ensemble, il ne lui ait jamais fait la moindre avance. Mme Gale est, il est vrai, digne de respect : veuve, docteur ès lettres, parlant six langues et experte en judo.
Environ 20 millions de personnes passent chaque samedi, entre 22 h et 23 h, à espérer la voir enfiler sa « tenue de combat » et projeter des brutes à travers des vitrines en verre. Le public est rarement déçu. En fait, les scènes consacrées aux passages à tabac administrés par cette furie vêtue de cuir sont de plus en plus longues et constituent probablement la raison principale pour laquelle The Avengers a doublé son audience cette saison.
Mlle Blackman est également la principale responsable du culte des bottes de cuir, universellement appelées « kinky boots », qui tient la féminité britannique sous son charme cet hiver.
La série The Avengers a fait de Mlle Blackman une autorité en matière de ce qu’elle appelle « les perversions ». Son courrier de fans, mesuré en sacs entiers, est composé à 98 % d’hommes et, dit-elle avec ironie, « à peine 1 % concerne mes capacités d’actrice ». Elle estime que si elle remettait la plupart de ces lettres à la police, une proportion significative de la population masculine britannique serait passible d’arrestation.
Les explications de l’attrait exercé par Cathy Gale sur la Grande-Bretagne du milieu des années 60 ont été débattues sans fin. Les psychologues ont proposé leurs théories alambiquées habituelles, les critiques ont parlé du « cloaque moral » de The Avengers, les ministres du culte ont enflammé leurs chaires de sermons accusateurs. Mais Mlle Blackman, qui doit vivre avec tout cela, affirme : « L’explication n’a rien de compliqué. C’est très simple. Un mot de trois lettres : le sexe. Toutes les réactions à la série tiennent dans ce mot.
Cathy Gale est une femme qui réfléchit. Quand un homme lui dit de faire quelque chose, elle ne répond pas simplement “Oui, chéri”. Elle demande “Pourquoi ?”. Elle veut une raison d’agir. Les femmes dans le public adorent cela, et les hommes l’admirent probablement. Ils regardent Cathy et se disent : “Voilà une femme qui a du caractère. C’est un défi.” Et quand vient le moment de se battre, les femmes trouvent cela merveilleux.
Je les imagine revenir de la cuisine après la vaisselle du samedi soir et me voir assommer quelqu’un. Certaines ménagères m’écrivent pour me demander comment réussir telle ou telle prise de judo. Je ne leur dis pas, car je pourrais me retrouver complice d’un meurtre, mais je comprends leur démarche. Je suis sûre que la popularité de la série repose entièrement sur le sexe, sur une bataille des sexes. »
On peut aussi avancer une autre raison au succès personnel de Mlle Blackman : la réaction croissante contre l’omniprésence de l’adolescent dans le divertissement – l’amour adolescent, la morale adolescente, les visages adolescents encore informes. Mlle Blackman a 36 ans, et cela se voit. Il y a dix ans, elle était jolie ; aujourd’hui, elle est belle. Son visage carré, aux yeux écartés, possède une qualité singulièrement intéressante. Il évoque l’expérience de la vie et des gens, les succès et les échecs, les jugements portés et regrettés.
Et il y a autre chose encore. À l’écran, elle dégage une sexualité rare, voire unique, à la télévision britannique. Il ne s’agit pas de l’attaque du glamour fondée sur le décolleté et le clin d’œil appuyé, mais de quelque chose de bien plus subtil, et plus proche de la vérité du sexe.
Personne ne sait vraiment comment Mlle Blackman y est parvenue. Son parcours ne semblait pas la destiner à cela. En fait, il la préparait plutôt au circuit thé-et-petits-gâteaux, où elle se trouvait avant que le rôle de Cathy Gale n’arrive.
Elle a grandi à Ealing, l’une des banlieues les plus rigoureusement suburbaines de Londres, et a fréquenté le lycée local, où elle devint capitaine des sports. Chaque fois qu’on entendait le cri de « joyeux bâtons de hockey », la jeune Honor était là, longues jambes et dents proéminentes. À l’école d’art dramatique, où ses parents l’envoyèrent avec indulgence (en Grande-Bretagne, ces écoles servent souvent de pension de finition, avec des résultats parfois désastreux), elle remporta un prix de diction. The rain in Spain tombait avec une précision absolue, mais aucun agent ne se manifesta.
À cette époque, Honor était très « rose anglaise ». Son registre d’actrice allait du sourire mièvre à la moue boudeuse. Elle attira néanmoins l’attention de la Rank Charm School, l’une des tentatives les plus mal avisées pour former de jeunes femmes au cinéma britannique. Elles y apprenaient à marcher avec des livres sur la tête, à inaugurer des bazars et à répondre au nom des invités lors de dîners municipaux. Mais elles ne jouaient pas. Elles assistaient à toutes les avant-premières… sauf les leurs.
Pour éviter que la rose anglaise ne se fane complètement, on lui confia finalement deux films. L’un, au titre désastreux A Boy, a Girl, and a Bike, révéla un inconnu nommé Anthony Newley. L’autre, Diamond City, mettait en vedette une grande fille appelée Diana Dors. Personne ne remarqua Honor Blackman.
Cette situation dura près de dix ans. Elle obtint de petits rôles au théâtre et au cinéma, ainsi qu’un travail régulier dans une série télévisée judiciaire où elle incarnait une agente de probation un peu terne, peinant à susciter la sympathie de jeunes délinquants. Elle partit vivre à Rome et se jeta dans la dolce vita comme dans un bain chaud et accueillant. Ayant découvert que ce n’était pas le cas, elle rentra au pays, plus triste et plus sage. Son premier mariage se termina par un divorce ; elle en entama un second avec un jeune acteur de théâtre, qui se déroule bien.
Elle avait presque décidé d’abandonner lorsqu’elle apprit qu’ABC Television organisait une audition pour un petit rôle dans The Avengers. Le producteur de l’époque, Sydney Newman, vit en Honor Blackman quelque chose que d’autres producteurs avaient ignoré pendant dix ans. Il la fit évoluer de figurante à actrice récurrente, puis à co-vedette. Une clause prévoyant un combat par épisode fut intégrée à son contrat.
Elle ne devint véritablement célèbre qu’après que Patrick Macnee eut l’idée du cuir. Il estima que les combats de judo étaient impossibles en jupe, que les pantalons ordinaires étaient ternes, que le daim rendait mal à l’écran, et que le cuir était la solution idéale.
M. Macnee, aussi maniéré et spirituel hors caméra qu’à l’écran, a longuement réfléchi à cette affaire de cuir. Il explique : « Les tenues de combat d’Honor dessinent la silhouette et mettent en valeur les reliefs comme aucun autre matériau. C’est comme une peau animale. Ma théorie est que l’homme, en tant que chasseur, veut atteindre la chair en dessous. » À quoi Mlle Blackman répond : « Balivernes », en utilisant toutefois un mot plus susceptible de provoquer un rougissement dans le vestiaire d’un club de hockey féminin.
En secret – car elle ne veut pas nuire à son image – elle déteste porter du cuir, pour des raisons valables : « Ça grince quand je marche et ça sent mauvais. » Elle nourrit une autre rancœur contre ces tenues : « Quand ils écrivent mon rôle, ils pensent à moi comme à un homme et me laissent ajouter les éléments féminins.
C’est certes une avancée d’être la première femme à la télévision britannique autorisée à penser, et montrée en train de penser. Mais je me sentirais plus flattée s’ils écrivaient un rôle intelligent pour une femme en la considérant comme une femme. »
Quoi qu’il en soit, aussi grinçant que soit le cuir, elle lui doit en grande partie sa célébrité actuelle, et tant que le culte perdurera, elle devra s’en accommoder. Dans Goldfinger, son contrat stipule qu’elle portera une tenue de combat. Elle vient également d’enregistrer son premier disque, dont un cadre de maison de disques a dit : « Sa voix est un croisement entre Marlene Dietrich et Julie London. » Que cette comparaison soit exagérée ou non, le disque promet d’être intéressant. Son titre, bien sûr, est Kinky Boots.
Quelques photographies accompagnent l’article. Sous un portrait de Cathy Gale, on peut lire : NÉMÉSIS DU MAL — Dans la parodie britannique de séries policières The Avengers, Honor, docteure en philosophie et experte en judo, met en échec des voleurs chaque semaine.
Sous une photographie réunissant Steed et Cathy, la légende indique : DUO VENGEUR — La réserve toute britannique caractérise les relations entre John Steed (Patrick Macnee) et Cathy Gale, nom de son personnage à la télévision.
Enfin, sous des photographies montrant Cathy au combat, on peut lire : HONOR LA BRILLANTE — Contre le judo d’Honor, aucun homme ne peut rivaliser. « C’est merveilleusement amusant de projeter des hommes », confie-t-elle, et son contrat prévoit qu’elle le fasse dans chaque émission.
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